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24 août 2012 5 24 /08 /août /2012 13:42

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La compagnie d'André Calvez conduit ses prisonniers à la caserne de Reuilly

 

Un tas de gens viennent contempler les prisonniers. Ils crient plus que nous, mais comme ils n’ont pas participé à la prise, on les vide.

Pour les Allemands aussi, nous sommes un sujet d’étonnement. On dirait des sauvages autour d’un phonographe. Ils s’inquiètent, nous regardent, nous voient rire, sourient un peu, s’inquiètent encore, puis rient enfin. Les terroristes ne mordent pas.

Il n’y pas de quoi se moquer. Ils ne sont pas les seuls à avoir cru à l’homme au couteau entre les dents.

Walter était étonné de voir des communistes qui ne massacrent pas les prisonniers.

Il s’habitua très vite à cela et à penser que les Rouges étaient des hommes comme lui. Mais au début il fut surpris.

Walter est tout à fait petit bourgeois, il ressemble comme deux gouttes d’eau aux braves gens qui lisent « Le Figaro » et qui le traiterait de « sale Bôche », lui, leur frère jumeau. Oui Walter comprit vite !

Souvent, je l’ai observé. Quand les FTP ramenaient un prisonnier, le nouveau restait silencieux pendant quelques temps puis commençait à engueuler Walter et les autres. Je ne comprenais pas les paroles, mais il était facile de deviner que le nouveau était fâché de voir les autres prisonniers parler amicalement aux FTP.

Walter répondait, prenait des témoins. J’entendais « Arbeiter » « Communiste » puis Walter venait serrer la main d’un FTP sous les yeux du nouveau…ahuri !

Il m’était facile de saisir la conversation, sans doute parce que j’ai souvent eu des propos semblables à tenir à des Français dans le 19ème.

 

Bien entendu, la vie que nous menons est tout à fait désordonnée. Il y a bien une salle pour les prisonniers, il y a bien une garde désignée. Mais la salle des Allemands est toujours pleine de FTP qui fument, dorment ou discutent avec Walter en attendant le signal de courir aux autos.

 

 

On a un petit vieux, infirmier allemand. Il est envoyé à Jaurès pour parlementer avec les soldats retranchés dans le coin. Le petit vieux revient avec un FFI. Il s’était perdu et c’est lui qui a demandé au FFI de le reconduire à notre poste ! Le petit vieux ne se casse d’ailleurs pas la tête ; il ne réalise pas bien qu’il est prisonnier. J’ai déjà fait le grand sacrifice d’aller lui acheter une pipe dans un bureau de tabac ouvert par hasard. A présent, il veut un jeu de cartes. On n’en trouve pas. Il me harcèle et prend tous les FTP à témoin que je ne veux pas lui donner de cartes. Il est tellement embêtant que je lui braille à l’oreille « toi, prisonnier ! Gefangen ! »


Il sourit béatement et répond dans un jargon franco-allemand : « Ja, ja, gefangen. Cartes, Christian ! »

La bande de prisonniers augmente. Il y a enfin un qui a été dans le PC allemand, c’est un vieux mineur de la Ruhr. Il parle peu et ne sait pas un mot de français. De temps en temps, je l’entreprends : « Luxembourg, Liebknecht, etc. » Il me répond mais tout ce que je crois saisir, c’est qu’il accuse les sociaux-démocrates d’être responsables du triomphe de Hitler.

 

Guy avait un fusil Mauser et un pistolet de 9 mm pris sur des frisés au pont de Flandres.

 

Un type lui a barboté ses armes pendant qu’il dormait. Il en est furibard pour toute la journée. Aussi, à présent, nous ne recevons que les FTP à notre siège. L’entrée est gardée, mais à l’intérieur, il y a une sympathique pagaille. Dans la salle des prisonniers, Nono est de garde avec un autre copain. Ils dorment paisiblement sur une table et c’est Walter qui surveille les mitraillettes afin qu’aucun intrus ne vienne les prendre.

 

Ca ne sera marqué dans aucun livre d’Histoire de France, mais c’est pourtant une vérité que tous les FTP du 19ème peuvent affirmer. Il n’y a qu’avec nos prisonniers qu’on est sûrs de ne pas voir nos armes disparaître. Pendant toute l’insurrection, ils auraient pu se rendre maîtres de notre poste comme ils l’auraient voulu. Au fond, ils l’auraient peut-être fait s’ils avaient eu l’impression d’être prisonniers ; mais tout le monde mangeait la même soupe, tout le monde bavardait en famille.

 

C’est difficile d’expliquer ce qu’on éprouvait, mais Walter et les autres devaient ressentir la même chose.

 

Pourquoi auraient-ils sauté sur nous pour prendre nos armes puisqu’on leur prêtait tout notre attirail quand il leur prenait la fantaisie de voir comment on démonte une mitraillette Sten ou un autre engin.


En réalité, on état tous contents d’être débarrassés des SS ; et encore, les prisonniers étaient en un sens, plus avantagés que nous. Car nous, on voyait nos SS en herbe grandir sous forme de flics qui commençaient petit à petit, à ouvrir la bouche de nouveau.

 

A présent il y a un mélange de toutes les anciennes compagnies FTP dans le 19ème. Il y en a de la Cie de la Garde, de la St-Just, de la Guy Moquet et de la Marseillaise. Les deux FTP les plus hargneux envers nos prisonniers, les deux super nationalistes, ne sont pas français, mais Hongrois. On voit souvent des choses bizarres comme cela.

 

Le soir du fameux incident avec les SS, Walter a tenu une petite réunion avec les prisonniers. Puis il a rédigé une lettre que tous les prisonniers ont signé.

Voici le texte à peu près :

Adresse au général commandant le Grand Paris ;

Nous, soldats de la Wehrmacht, faits prisonniers dans Paris (19ème arrondissement) par les francs tireurs Partisans, déclarons que nous avons été bien traités par les FTP qui ont partagé leur nourriture avec nous et nous ont considéré sans haine.

Nous réprouvons les méthodes sauvages des SS qui dans la journée du … ont pris des otages parmi les infirmiers français contre tout droit.

Les signatures suivent


Cette lettre nous fut remise. Les évènements qui se précipitèrent, empêchèrent qu’elle soit remise à son destinataire. Mais je dois insister sur un point. Quand elle fut écrite et signée, les prisonniers et nous même pouvions encore entendre les tanks allemands qui passaient avenue Jean Jaurès, à cent cinquante mètres de là.


Des nazis allemands ou des chauvins français peuvent mettre ces faits en doute et laisser entendre que cette lettre fut écrite sous notre pression. La réalité, c’est que cette lettre fut écrite sous l’initiative entière des prisonniers eux-mêmes.

Tous les copains FTP peuvent en témoigner. Guy Dramard, sous lieutenant à l’armée delattre. Jo, chauffeur à Paris ; Gilbert, sous lieutenant à Paris ; Bébert ; J.Bilcock, soldat chez Delattre ; Jim et tant d’autres.


Tous les copains FTP dans le 19ème peuvent même témoigner de choses qui déroutent les conceptions d’un bon bourgeois ou d’un bon militaire de carrière. Par exemple, ce qui suit :


-Pendant l’insurrection, beaucoup de jeunes manquaient d’armes. Notre compagnie FTP disposait du meilleur armement de l’arrondissement, pour la simple raison que nous n’avions pas attendu l’insurrection de Paris pour récupérer des armes sur les Allemands.


Des jeunes venaient souvent se promener dans notre QG et le résultat fut qu’une fois un pistolet et un fusil appartenant à Guy disparurent. Aussi le soir, quand nous revenions morts de fatigue, chacun s’allongeait n’importe ou. Les deux gars qui étaient chargés de surveiller les prisonniers s’endormaient au milieu d’eux. Les mitraillettes étaient sur la table. Et c’est Walter ou un autre soldat qui veillait à ce qu’aucun jeune ne vienne les barboter.


Je suis loin de vouloir dire qu’un prisonnier allemand ne cherche jamais à tuer son gardien et à s’enfuir. C’est même normal de la part d’un prisonnier. Mais je constate ce qui fut. Aucun de nous n’a été assassiné !

 

L’insurrection terminée, nous avons été chargés de conduire nos prisonniers à la caserne de Reuilly. Ce fut un long trajet à pied à travers Paris. Bien entendu le défilé était réglementaire. Les prisonniers en rangs, les FTP, armes au poing sur les cotés. La foule était massée et huait les soldats allemands. Toutes les injures y passaient. Je pensais aux misères du peuple pendant quatre ans, à tous les fusillés, aux millions de déportés.

 

Il y avait sûrement sur les trottoirs des parents de fusillés et d’emprisonnés. Oui, une grande colère s’était accumulée pendant la terreur nazie. Aujourd’hui, la colère éclatait. C’était fatal, juste et nécessaire. Seulement voilà, cette colère éclatait contre un mineur de la Ruhr, un coiffeur viennois, un étudiant en médecine, etc. Monsieur Rudolf Hess, bien au chaud en Angleterre, n’entendait pas tout cela. Or, en supposant que l’étudiant ait sa part de responsabilité dans les activités nazies, cette part n’égalait tout de même pas celle d’un chef du parti des bourreaux nazis, d’un des principaux fondateurs des SS.


Et pourtant, c’est Walter qui encaissait pour Rudolf Hess. De même que si les opprimés d’Europe laissent dans l’avenir leur colère être dirigée par les nationalistes et les bourgeois de chez nous, c’est encore le lampiste allemand qui pâtira à la place de Krupp, de Hitler et de leurs associés de France, d’Angleterre et d’ailleurs. Walter comprenait le français ; les autres prisonniers devinaient. Ils étaient pâles. De temps en temps, je m’approchais de Walter pour lui dire qu’on allait bientôt arriver. Il me souriait un peu et me répétait chaque fois : « Ça ne fait rien Christian, c’est normal ». Guy et les autres s’énervaient de temps en temps et lançaient à la foule « y en avait pas tant sur les barricades ! »


Bref, tout le monde fut content en arrivant à Reuilly. Je ne me souviens pas de ce que j’ai eu à faire cette première journée, mais quand je suis arrivé dans la chambrée, le soir, il y avait quelques cuites. Dans la chambrée des prisonniers, tout le monde dormait. Mais Walter était dans celle des FTP. Jo et deux autres FTP avaient fait boire Walter et lui avaient appris quelques mots d’argot inédits. Tous les quatre étaient complètement gris, et Walter me disait d’un air ravi, avec un petit accent « la vie, c’est des conneries ! »

 

Le lendemain, on nous enleva nos prisonniers. Un ordre d’un commandant (les grades naquirent !) nous les enlevait. On se quitta avec de grands serrement de mains, échanges d’adresses, chants de « marchons au pas, camarades », et de « l’Internationale ! »


Walter resta un peu avec nous. On lui proposa de le faire évader. C’était tentant, mais il tenait trop à revoir sa femme et sa famille et, après avoir hésité, il refusa, pensant que la guerre finirait vite, et qu’il pourrait rentre chez lui plus vite et plus régulièrement en restant prisonnier.


Nous revîmes parfois nos prisonniers. Leurs bottes leur avaient été enlevées et ils travaillaient pieds nus ou dans des bouts de chiffons. Bien entendu, ça n’est jamais ceux qui font des prisonniers qui les traitent ainsi. En voyant cela, les FTP furent scandalisés. Il y a eu de grandes engueulades entre soldats dans la cour de la caserne. Puis la vie de tous les jours nous reprit.


Le deuxième groupe de la Saint-Just qui avait pour chef Fenestrelle et qui avait fait l’insurrection dans le 18ème arriva à la caserne. Mais eux, plus audacieux que nous, avaient donné un costume civil à un de leur prisonniers, et il faisait l’armurier de la compagnie. Et sans papier du responsable de la compagnie, l’armurier ne donnait aucun fusil, aucun révolver, aucune cartouche, service, service. Je ris encore quand je pense à la tête qu’aurait fait le colonel s’il avait su que c’était un prisonnier de guerre qui détenait la clef du magasin d’arme de la deuxième de la Saint-Just.

 

Petit à petit, des parties d’uniformes arrivèrent. Je fus nommé lieutenant et, par hasard, je passais un jour dans la cou devant un de nos prisonniers. Celui qui pendant l’insurrection, nous avait appris à nous servir du Coup de poing anti-char. Il regarda mon grade d’un air étonné, d’un air de se demander ce que des révolutionnaires communistes du 19ème faisaient dans des tenues d’officiers.


Ce regard me donna l’impression que ce n’était pas seulement les Allemands qui étaient entrés prisonniers dans la caserne de Reuilly, mais aussi les FTP.

 

Source:   http://andre-calves.org/ 


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