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23 août 2010 1 23 /08 /août /2010 13:19

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Du temps de la grande Révolution française, l'Assemblée constituante, dont l'épine dorsale se composait de l'élite du Tiers-État, concentrait en ses mains le pouvoir sans supprimer, pourtant, en totalité, les prérogatives du roi. La période de l'Assemblée constituante est celle d'une critique dualité de pouvoirs qui s'achève par la fuite du roi jusqu'à Varennes et n'est formellement liquidée qu'avec la proclamation de la République.


La première Constitution française (1791), construite sur la fiction de l'absolue indépendance des pouvoirs législatifs et exécutifs vis-à-vis l'un de l'autre, dissimulait en fait, ou essayait de cacher au peuple une réelle dualité de pouvoirs : celui de la bourgeoisie, définitivement retranchée dans l'Assemblée nationale après la prise de la Bastille par le peuple, et celui de la vieille monarchie, encore étayée par la haute noblesse, le clergé, la bureaucratie et la caste militaire, sans parler d'espérances fondées sur une intervention étrangère.

 

Dans les contradictions de ce régime se préparait son inévitable effondrement. Il n'y avait d'issue possible que dans l'anéantissement de la représentation bourgeoise par les forces de la réaction européenne, ou bien dans la guillotine pour le roi et la monarchie. Paris et Coblence devaient se mesurer.


Mais, avant encore qu'on en soit arrivé à la guerre et à la guillotine, entre en scène la Commune de Paris, qui s'appuie sur les couches inférieures du Tiers-État de la capitale, et qui, de plus en plus crânement, dispute le pouvoir aux représentants officiels de la nation bourgeoise. Une nouvelle dualité de pouvoirs s'institue, dont nous relevons les premières manifestations dès 1790, lorsque la bourgeoisie, grande et moyenne, est encore solidement installée dans l'administration et les municipalités.

 

Quel frappant tableau - et odieusement calomnié - des efforts des couches plébéiennes pour monter d'en bas, des sous-sols sociaux et des catacombes, et pénétrer dans l'arène interdite où des gens, portant perruque et culotte, réglaient les destinées de la nation. Il semblait que les fondations mêmes, foulées par la bourgeoisie cultivée, se ranimassent et se missent en mouvement, que, de la masse compacte, surgissaient des têtes humaines, se tendaient des mains calleuses, retentissaient des voix rauques, mais viriles (sic du blog).

 

Sans-culotte.jpg

 

Les districts de Paris, citadelles de la révolution, vécurent de leur propre vie. Ils furent reconnus - il était impossible de ne pas les reconnaître! - et se transformèrent en sections. Mais ils brisaient invariablement les cloisons de la légalité, et recueillaient un afflux de sang frais venu d'en bas, ouvrant, malgré la loi, leurs rangs aux parias, aux pauvres, aux sans-culotte. En même temps les municipalités rurales deviennent l'abri de l'insurrection paysanne contre la légalité bourgeoise qui protège la propriété féodale. Ainsi, sous une deuxième nation s'en lève une troisième.


Les sections parisiennes se dressèrent d'abord en opposition contre la Commune dont disposait encore l'honorable bourgeoisie. Par l'audacieux élan du 10 août 1792, les sections s'emparèrent de la Commune. Désormais, la Commune révolutionnaire s'opposa à l'Assemblée législative, puis à la Convention, lesquelles, toutes deux, retardaient sur la marche et les tâches de la révolution, enregistraient les événements mais ne les produisaient pas, car elles ne disposaient point de l'énergie, de la vaillance et de l'unanimité de cette nouvelle classe qui avait eu le temps de surgir du fond des districts parisiens et avait trouvé un appui dans les villages les plus arriérés.

 

De même que les sections s'étaient emparées de la Commune, celle-ci, par une nouvelle insurrection, mit la main sur la Convention. Chacune de ces étapes était caractérisée par une dualité de pouvoirs nettement dessinée dont les deux ailes s'efforçaient d'établir une autorité unique et forte, la droite par la défensive, la gauche par l'offensive.


Un besoin de dictature si caractéristique pour les révolutions comme pour les contre-révolutions procède des intolérables contradictions d'un double pouvoir. Le passage d'une de ces formes à l'autre s'accomplit par la voie de la guerre civile.

 

Les grandes étapes de la révolution, c'est-à-dire le transfert du pouvoir à de nouvelles classes ou couches sociales, ne coïncident d'ailleurs pas du tout avec les cycles des institutions parlementaires qui font suite à la dynamique de la révolution comme son ombre attardée.

 

En fin de compte, la dictature révolutionnaire des sans-culottes fusionne, il est vrai, avec celle de la Convention, mais de quelle Convention ? - d'une assemblée débarrassée, par la terreur, des Girondins qui, la veille, y prédominaient encore, diminuée, adaptée à la prépondérance d'une nouvelle force sociale.

 

Ainsi, par les degrés d'un double pouvoir, la Révolution française, durant quatre années, s'élève à son point culminant. A partir du 9 thermidor, de nouveau par les degrés d'un double pouvoir, elle commence à descendre. Et, encore une fois, la guerre civile précède chaque retombée, de même qu'elle avait accompagné chaque montée. De cette façon, la société nouvelle cherche un nouvel équilibre de forces.

 

 

Pour approfondir cette époque

Bourgeois et bras-nus

 Bourgeois et bras nus, par Alternative Libertaire ( lien)

 

 

 

Le présent livre, dont la première édition remonte à 1973, est - selon la formule retenue par son auteur - « un condensé sans polémique » de l’imposant ouvrage en deux volumes publié en 1946 sous le titre : La Lutte de classes sous la Première République [1]. Craignant que celui-ci ne soit lisible que par un public auquel « les événements essentiels de la Révolution, leur ordre chronologique sont déjà familiers », il donne avec ce condensé un outil plus maniable, plus accessible aux lecteurs curieux de découvrir la grande Révolution, sous l’angle particulier de l’antagonisme des classes entre la bourgeoisie révolutionnaire et les « bras nus [2] ».


Il m’a paru nécessaire d’évoquer les réactions polémiques suscitées par ses interprétations, telles que Guérin lui-même les rapporte, afin de faire mesurer au lecteur d’aujourd’hui les enjeux idéologiques qui font de ce travail un point de référence obligée de l’historiographie révolutionnaire, même si ses adversaires l’ont souvent traité par le silence, dont chacun sait qu’il constitue à la fois la sanction la plus économique et la plus efficace.


« Je n’ai pas jugé indispensable, écrit Guérin, de répéter ce que des centaines d’historiens ont déjà écrit avant moi sur le premier processus, sur la lutte entre l’ancien régime et la bourgeoisie. Ce que j’ai laissé de côté, ils l’ont crié, depuis cent cinquante ans, sur les toits. Et ce que j’ai essayé de tirer de l’ombre, ils ont jeté dessus, depuis cent cinquante ans, leur manteau [3]. »

 

Ce que La Lutte de classes sous la Première République dévoile, dans sa version condensée comme dans la précédente, c’est l’émergence d’une révolution prolétarienne au sein de la révolution bourgeoise, et en opposition avec elle. Cette interprétation, si elle s’accorde aux remarques de Marx désignant les enragés Leclerc et Roux comme « principaux représentants du mouvement révolutionnaire », vient contrarier, en URSS d’abord, puis par rebond chez les historiens philo-soviétiques français, une tradition robespierriste très forte, figée par l’usage publicitaire et justificatif qu’en ont fait les bolcheviks. (Bon, là avec les anars, on va encore se peigner! La bochévisation du PCF, c'est surtout sa stalinisation 1925/1930. Quant au culte de Robespierre, cela va avec le ralliement à la Nation et au drapeau tricolore 1936 1944 etc... le Blog)

 

En résumé : les bolcheviks sont les nouveaux Jacobins, et représentent, comme leur modèle, la seule avant-garde révolutionnaire, en lutte à la fois contre l’aristocratie et les déviations gauchistes des Enragés, lesquels ne pouvaient représenter un prolétariat encore inexistant !

 

Plus d’un historien soviétique sera envoyé méditer dans un camp de travail sur le caractère obligatoire de ce schéma. S’en écarter ne présente certes pas les même risques en France. Néanmoins, l’entreprise y choque non seulement les tenants de l’histoire et de la philosophie bourgeoise, mais les philo-staliniens, qui s’étaient abstenus et s’abstiendront par la suite de traduire des travaux soviétiques pionniers, beaucoup plus favorables aux Enragés que les leurs [4].

 

Le fait que Daniel Guérin, militant de longue date, d’abord proche du trotskisme avant de rejoindre l’anarchisme, et de créer, au début des années 70, un Mouvement communiste libertaire (MCL), ait été historien par passion révolutionnaire, sans diplôme ad hoc, ajoute à la méfiance agressive des universitaires.


Ainsi Guérin a-t-il l’honneur d’être la cible des philosophes Merleau-Ponty (Les aventures de la dialectique, 1955), sur les critiques duquel je ne m’appesantirai pas, et Jean-Paul Sartre. Ce dernier ne ménage pas ses louanges à l’ouvrage de Guérin, « discutable mais passionnant et riche de vues nouvelles [5].


Mais il reproche à l’auteur l’une de ses thèses, que l’on trouvera développée dès le premier chapitre du présent livre, selon laquelle la Gironde souhaitait, en déclarant la guerre à l’Autriche en 1792, porter un coup mortel à la puissance commerciale de l’Angleterre par l’occupation de la Belgique (possession autrichienne) et de la Hollande. C’est, aux yeux de Sartre, l’exemple d’une volonté fautive des historiens marxistes de « forcer l’histoire ». Guérin n’a-t-il pas perdu le réel « à totaliser trop vite et à transformer sans preuves la signification en intention, le résultat en objectif réellement visé [6]. » ?

 

Reconnaissant qu’il n’existe « aucune “preuve” formelle », celui-ci étaye son hypothèse d’une analyse de la longue rivalité conflictuelle qui opposa, durant le XVIII e siècle, la France et l’Angleterre. Selon Guérin, Sartre a surtout voulu répliquer à travers lui aux contempteurs marxistes de l’idéalisme existentialiste. Au moins le philosophe aura-t-il reconnu au passage les mérites d’« un des meilleurs écrivains marxistes ».


Plus ambiguë est l’attitude d’un Soboul, auteur d’une thèse d’histoire sur Les sans-culottes de l’an II (1958) ; ses travaux, dont l’intérêt est incontestable, sont aujourd’hui considérés comme des classiques. Guérin lui reproche, ainsi qu’à Richard Cobb, auteur d’une autre thèse, consacrée aux armées révolutionnaires [7], de n’avoir pas reconnu ou d’avoir reconnu « à travers des silences et des chicanes, ce qu’ils doivent à un devancier. Ils abondent dans son sens, tout en s’efforçant de voiler cette paternité, soit qu’ils la jugent compromettante aux yeux d’un jury universitaire, soit qu’ils préfèrent s’appuyer sur des archives plutôt que sur un ouvrage dit, péjorativement, de seconde main, soit qu’ils aient le souci de sauvegarder l’originalité de leur contribution personnelle [8]. »


Guérin montre bien que ses contempteurs (Soboul, Mazauric, Cobb), tout en le raillant, sont contraints - au prix de multiples contradictions - de reconnaître de facto la validité de l’essentiel de son interprétation. N’a-t-il pas devancé les critiques d’un Soboul sur l’origine sociale des sans-culottes, en soulignant lui-même l’anachronisme du qualificatif de « prolétarienne » accolée à la révolution populaire ? Mais, objecte-t-il, le langage n’en fournit pas d’autre.


En 1989 encore, on peut lire dans l’aperçu historiographique qui ouvre le Dictionnaire historique de la Révolution française publié à l’occasion du bicentenaire, et élaboré (avant son décès en 1982) sous la direction d’Albert Soboul, ces lignes peu amènes : « Guérin [mort l’année précédente] [...] fit quelque bruit en affirmant que, de 1792 à 1799, une “lutte des classes” avait opposé les prolétaires qu’il appelait “bras nus” à des bourgeois [...]. Soboul [...] montra qu’il ne pouvait exister à ce moment-là de “classes” - au sens marxiste - et non plus de “lutte des classes” tant que le machinisme et la concentration capitaliste n’avaient pas transformé, avec les conditions de l’économie, la mentalité des exploités et le sens de leur combat contre les exploiteurs [9]. »

 

La même année, Claude Mazauric, disciple de Soboul et collaborateur du dictionnaire, nuance cette rigidité et affirme qu’elle valut à son aîné de subir les critiques des « marxistes orthodoxes de l’époque, au premier rang desquels on trouvait [François Furet et Annie Kriegel, qui] l’ont accusé de “sociologisme”, crime majeur puisque cela revenait dans leur esprit à nier la lutte des classes ! Contraint de faire son autocritique, Soboul souligna (tout en répétant sa thèse) que l’originalité de la période révolutionnaire tient précisément à ce qu’elle est cette phase de transition entre une société qui n’est pas encore le capitalisme industriel mais plus tout à fait le féodalisme. Ce qui expliquerait l’émergence à ce moment d’une “classe” qui n’en est pas tout à fait une, mais un mixte où voisinent contradictoirement salariés et patrons : la “sans culotterie” [10] ».

 

On voit que cette « presque classe » a bien pu inaugurer, hors des schémas, une « presque lutte de classes »...

En fait, ni sur la composition sociale de la sans-culotterie ni sur la conscience de classe de ses militants ; ni sur le phénomène de bureaucratisation naissante ni sur les pratiques de démocratie directe, les recherches postérieures n’ont rendu caduque l’œuvre d’historien de Daniel Guérin. Au contraire, on peut considérer que, pour l’essentiel, les travaux de ses successeurs, Soboul en tête, ont donné de la chair à ses propres hypothèses, à partir de documents d’archives que lui-même n’avait pas consultés. Il ne s’ensuit pas, bien sûr, que ce travail puisse échapper à la critique, non pas tant d’ailleurs du point de vue de l’analyse historique, que quant aux conclusions théoriques qu’en tire l’auteur.

Examinons d’abord rapidement quelques détails. Désigner Jacques Roux, comme « le chef des Enragés [11] » est impropre.

 

Le fameux « curé rouge » a pour lui d’être un homme mûr, tandis que la plupart des enragé[e]s sont plus jeunes, et d’être bien implanté dans sa section populaire des Gravilliers. Mais ils n’est pas le seul dans ce cas ; Varlet, par exemple, ne manque pas d’appuis dans la section des Droits-de-l’homme, à quelques pas de là. Et surtout, si le prestige de Roux est incontestable, rien ne vient attester d’un rôle dirigeant dans un courant dont les relations des personnalités principales entre elles demanderaient à être mieux connues.


Ailleurs [12], Guérin dit de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires (désignée au chapitre I sous le titre « Société des Femmes révolutionnaires »), qu’elle fut « en quelque sorte la section féminine du mouvement des enragés. ». Dominique Godineau a corrigé ces simplifications, en montrant que la lutte entre modérées et enragées fut vive au sein du groupe de femmes [13].


La question de l’exercice de la terreur est, avec celle de la démocratie directe inaugurée par les sans-culottes, au centre du travail de Guérin. « La grande leçon de 93, écrit-il, ce n’est pas seulement que la démocratie directe est viable, c’est aussi que l’avant-garde d’une société, lorsqu’elle est encore en minorité par rapport à la masse du pays qu’elle entraîne, ne peut éviter, dans cette bataille de vie ou de mort qu’est une révolution, d’imposer sa volonté à la majorité, d’abord et de préférence, par la persuasion, et, si la persuasion échoue, par la contrainte [14]. »


Les débats sur les massacres commis durant les guerres de Vendée, qui ont resurgi en 1989, lors de la célébration du bicentenaire, tout comme ceux qu’entraînent l’effondrement du bloc de l’Est et l’ouverture de ses archives, montrent que l’enjeu de ces questions est non seulement historique, mais d’une persistante actualité politique et théorique.


Tout aussi actuelle, la préoccupation de Guérin, qu’il expose dans les compléments de 1968 à la postface de La lutte de classes : « La double faillite du réformisme et du stalinisme nous fait un devoir urgent de réconcilier la démocratie prolétarienne et le socialisme, la liberté et la Révolution. Or précisément la grande Révolution française nous a fourni les premiers matériaux de cette synthèse. Pour la première fois dans l’histoire, les notions antagonistes de liberté et de contrainte, de pouvoir étatique et de pouvoir des masses se sont affrontés, clairement sinon pleinement, dans son immense creuset [15]. »


L’affaire se complique lorsque l’auteur tente de distinguer « bonne » et « mauvaise » terreur. La bourgeoisie révolutionnaire, lit-on dans le préambule du présent livre, entendait imposer « une “terreur” arbitraire, incontrôlée, barbare, au moyen d’une dictature par en haut, celle du Comité de Salut public », tandis que « l’avant-garde populaire, voulait une “terreur” exercée à bon escient contre les saboteurs de la Révolution par les sans-culottes en armes, organisés démocratiquement dans leurs clubs et dans la Commune. » De cette « terreur populaire », il affirme qu’elle « est d’une nature si fondamentalement différente des formes d’oppression du passé et [...] compensée par un degré si avancé de démocratie pour les opprimés de la veille que le mot de dictature jure avec celui de prolétariat [16]. »


Le mot jure sans doute, mais qu’en était-il de la chose ? Ou autrement dit : quel contenu, acceptable d’un point de vue libertaire, les Enragés eussent-ils dû donner à la terreur ? Force est de constater que Guérin ne fournit pas à cette interrogation des réponses très convaincantes.


C’est ainsi qu’il critique, au chapitre premier du présent ouvrage, « l’inconséquence politique des enragés ». Ceux-ci, déplore-t-il, « réclamèrent la liberté de la presse, parce qu’ils étaient eux-mêmes les victimes de ces mesures d’exceptions, à un moment où la contrainte demeurait nécessaire pour mater la contre-révolution. Ils parurent ainsi s’associer aux adversaires réactionnaires du régime dit de “salut public”, ce qu’ils eussent évité en faisant en sorte que l’indispensable contrainte fût véritablement populaire, dirigée seulement contre l’aristocratie, et non bourgeoise avec une pointe tournée contre le peuple. »


Au vrai, la plupart des Enragés, minorité dans la minorité, soutinrent « loyalement » la politique de terreur, réclamant même son durcissement, avant de comprendre qu’elle allait les broyer [17]. L’enragé Leclerc fait une pertinente analyse de classe du régime et du tribunal révolutionnaire lorsqu’il écrit : « sous ce régime-ci comme sous l’autre on respecte le vice en habit de satin, on le pend s’il est en guenilles [18]. »

 

Mais il exige aussi que l’on envoie toujours plus de « bonnes » victimes à la guillotine : accapareurs, agioteurs, gens suspects (une correspondance avec des « contre-révolutionnaires » suffit) et égoïstes (catégorie qui paraît rassembler oisifs et réfractaires à l’enrôlement). Il réclame encore la création de nouveaux tribunaux, des visites domiciliaires nombreuses, dûment et démocratiquement contrôlées par les comités révolutionnaires des sections, dont il attend « au moins vingt mille » prisonniers. Ce faisant, il satisfait aux critères de la terreur prolétarienne que Guérin définit, et ce n’est certainement pas par là qu’il prête le flanc à la critique robespierriste, contemporaine ou postérieure.


Quant à la revendication de la liberté d’expression, de la liberté de la presse notamment, il me semble choquant qu’un libertaire puisse y voir une « forme réactionnaire ». D’autant que cette affirmation laisse mal augurer de ce que pourrait être cette « conception libertaire de la contrainte », dont Guérin accorde comme excuse aux Enragés pour ne pas l’avoir élaborée, « les conditions objectives de leur temps [19] ». J’avancerai, pour expliquer cet aspect des thèses de l’auteur, et sans manquer j’espère à l’amitié qui nous liait, l’hypothèse qu’il ne s’est pas débarrassé d’une grille de lecture marxiste de l’histoire, qu’il tente ici de concilier avec l’exaltation des tendances libertaires de la révolution [20].


Durant la Révolution, les Enragés furent les plus habiles à exprimer les revendications populaires et à les pousser dans le sens d’un égalitarisme et d’une pratique de la démocratie directe. Cette radicalité ne pouvait que heurter les Montagnards, soucieux de fixer un terme à la Révolution, et donc - déjà ! - la fin de l’histoire.


De sa prison, Jacques Roux constate, avant de se suicider pour échapper à la guillotine, qu’on a utilisé les Enragés pour abattre la monarchie, avant de leur faire payer « leur refus de s’agenouiller devant de nouveaux rois. »

« Pour tout être qui raisonne, écrit l’enragé Varlet, auquel Guérin rend justement hommage, gouvernement et révolution sont incompatibles. »

Le drame et l’erreur des Enragés fut de comprendre, au moins d’entrevoir, mais trop tard, que le mécanisme de la terreur, de toute terreur, par les instruments dont elle exige la mise en place (bureaucratie, police, censure, prisons, tribunaux, etc.) était celui-là même par lequel les hommes d’État allaient confisquer la Révolution.


Cet enseignement, les recherches de Daniel Guérin ont grandement contribué à le mettre en valeur, bien qu’il ne l’ait pas lui-même envisagé de cette manière. Quelques soient les lacunes de son travail, il va plus loin que ses devanciers, et dédaigne de dissimuler ses partis pris comme le feront ses critiques. Il est heureux que la présente réédition vienne (avec quelques autres [21]) redonner au militant, au brasseur d’idées, au vulgarisateur, et à l’historien Daniel Guérin toute la place qui lui revient dans la diffusion et la connaissance des idées révolutionnaires, singulièrement en ce qui concerne la grande Révolution fondatrice des temps modernes.


 

(autres lectures)

 

  • Maurice Dommanget, Babeuf et la conjuration des égaux, Spartacus
  • Maurice Dommanget, 1793 Les enragés contre la vie chère et Les curés rouges, Spartacus

 

 


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