blog du Npa 29, Finistère
17 janvier 2012
Les femmes, responsables de l'abandon de la langue bretonne? Marie-Thérèse Legendre, écrivain et photographe, s'élève contre cette idée «un peu trop reçue» à son goût. Elle lance le débat via une exposition itinérante passionnante(*).
En six photos, six familles, trois générations et des centaines de mots, l'artiste costarmoricaine plante le décor: «Langue des mères?
Langue des maîtres?». Les Bretonnes sont-elles à l'origine de la désaffection de leur langue maternelle? Ou n'ont-elles été que les victimes, plus ou moins consentantes, du «modernisme», de
l'école de la République ou des grands bouleversements du XXesiècle?
Pas responsables
«Lire, sous la plume d'un rédacteur d'un journal bretonnant, que si nos mères et grands-mères avaient décidé de continuer à parler le breton, la langue serait encore
couramment utilisée, m'a interpellée. Cela m'a donné envie de creuser le sujet», explique l'artiste costarmoricaine. «En fait, je me suis rendu compte que les sociologues ou historiens qui ont
travaillé sur le sujet reprennent quasiment tous les conclusions de l'étude que le chanoine Nédélec avait effectuée en 1946 qui mettait en avant, sans nuances, la responsabilité des femmes dans
cette affaire».
Pour en avoir le coeur net, Marie-Thérèse Legendre est allée recueillir les témoignages de grands-mères, mères et petites-filles de six familles du Trégor qui
parlent toujours le breton; plus une famille d'origine italienne, «pour voir si le phénomène s'applique à toute langue». Dans chaque famille, il y a eu rupture de la pratique de la langue - par
la mère - puis reconquête. Si les femmes n'ont pas joué un rôle dans le maintien du breton, elles ne sont pas, pour autant, seules responsables de son abandon.
Plus influençables?
Certes, au début du XXesiècle, les filles sont moins punies que les garçons à l'école quand le breton leur échappe de la bouche. Parce qu'elles ne veulent pas être
humiliées en portant au cou le fameux symbole - un sabot - attribué au «puni»? Parce qu'elles sont plus sensibles aux paroles des maîtres? Au «modernisme», voyant dans le changement de langue un
moyen d'offrir à leurs enfants une vie plus facile? «Vrai. Encore que, dans les familles que j'ai rencontrées, les garçons sont deux fois plus nombreux que les filles et, plus largement, qu'il a
fallu attendre 2000 pour qu'il y ait une femme prof de breton à la section celtique de l'Université de Brest», ajoute Marie-Thérèse Legendre.
Le mythe du matriarcat
Pour autant, trop simpliste d'exclure l'homme de la responsabilité de la transmission, estime la Costarmoricaine. Et de s'appuyer sur une étude de la sociologue Anne
Guillou qui, en 2007 («Pour en finir avec le matriarcat breton»), «se prononce radicalement contre l'idée d'une autorité féminine bretonne, dominatrice des hommes. Il faut dissocier l'exécutant
des décideurs. La mère est-elle seule à décider de la langue qui doit être transmise?». À cet égard, Marie-Thérèse Legendre constate l'importance de la fratrie dans la décision linguistique:
«Plus elles avaient de frères et plus les filles avaient de chances de continuer à parler breton».
D'autre part, elle affirme «qu'aucune de ces femmes n'a imposé à son mari, au moment du mariage, la langue qui serait parlée. Ce sont les couples, les hommes et les femmes ensemble, qui ont décidé de poursuivre, ou non, leur langue maternelle». Autant de pistes que l'auteur souhaiterait voir creusées par les chercheurs. Sans oublier les grands événements du XXesiècle - hécatombe de 14-18, exode rural - qui ont lourdement pesé sur le destin des Bretons et de leur langue. Le débat est ouvert; en breton et en français.
* Actuellement à Cavan (22), à Ti ar Vro (02.96.49.80.55).
Contact: Marie-Thérèse Legendre, tél.02.96.70.15.26 ou 06.08.16.83.60.
Commentaire:
Les enquêtes du clergé portaient sur des centaines de jeunes, pas sur quelques "survivantEs"dans une zone (rouge) où le breton s'est maintenu jusqu'à récemment. Les cercles de filles parlaient plutôt français et les garçons breton. On peut remarquer que dans une société rurale, quitter tôt l'école est un honneur pour les garçons qui rejoignent ainsi le monde des adultes. Comme les petits garçons qui veulent faire le ramadan, car çà les grandit. Tous les métiers masculins pouvaient se faire quasi exclusivement en breton. Tandis que les métiers féminins impliquaient au moins de savoir un peu de français. Les usines de sardines...
Autre pondération: et l'oppression des femmes? Le droit à l'indépendance financière? Dans la société traditionnelle bretonne, la femme élève les enfants à la maison
et transmet les traditions. Ce qui s'est passé après guerre, c'est exactement ce à quoi on assiste dans les pays musulmans: l'accès au monde du travail salarié. Les femmes travaillent et
s'émancipent de l'influence de la belle-mère. Malgré les hommes, ou même avec le soutien de certains, elles s'émancipent de la tutelle de la tradition. En 1950, dans les conditions spécifiques de
la France jacobine, cela ne pouvait passer, pour elles et leurs enfants, que par la langue française. On ne va pas pour autant glorifier le "progrès" ou "l'économie" qui leur aurait permis de
devenir enfin "des françaises comme les autres" en se débarassant enfin de la langue bretonne.
Une anecdote de mon père en 1943, au bal (pas "fest noz") du "31" (décembre). Aucun garçon ou plus rare, fille ne parlant que breton, ne trouvait de cavalièr(E), ne trouvait donc à "fréquenter" et donc devait rester "vieux garçon" par la suite . De langue maternelle bretonne, ils s'appliquaient à passer cette soirée "décisive" uniquement en français sans laisser échapper le moindre mot, alors que tout le monde savait que les autres savaient. Et là, il n'y avait pas de "hussard noir" pour les punir.Quelques années après, on verra des ouvriers défiler avec des drapeaux tricolore, revendiquant d'être traités comme des "français"... De Gaulle finira par faire les autoroutes sans péage, uniques en France, pour nous rapprocher de Paris...
Comment échapper à une telle pression sans un mouvement nationaliste? On peut être d'accord avec Roparz Hemon: seul un état a intérêt à défendre sa langue! Dès l'après guerre il y a eu un vaste mouvement d'orientation traditionnaliste et "républicain" qui prônait la langue bretonne à ceux qui la parlaient. Malgré les succès d'estime, il n'a pu inciter les parents à transmettre la langue aux enfants. L'émancipation passait par la langue française et pas par la conservation de la tradition.
Ni rire, ni pleure, comprendre.