blog du Npa 29, Finistère
24 mai 2010 - Le Télégramme Lorient
Voilà deux ans qu'elle s'en est allée, dans sa centième année. Un siècle de combats, de résistance, d'émancipation, de recherche de la vérité. L'ethnologue Germaine Tillion est LE symbole de la femme engagée. Thème d'un colloque qui se tient cette semaine à Lorient durant trois jours.
En 1974, elle avait posé ses valises à Plouhinec (56), sur les rives de la Petite Mer de Gâvres. Ici, on parlait de cette petite femme discrète, qui s'occupait avec passion de son jardin, de son potager et de sa serre, comme de la secrétaire du Général de Gaulle. Il n'en était rien, même si elle avait effectivement rencontré le Général à quelques reprises lors de la guerre d'Algérie.
D'où ce surnom qui lui est resté très longtemps dans son refuge morbihannais où elle venait, les deux tiers de l'année, se plonger dans ses livres, documents et travaux de recherches. L'ethnologue était une insatiable travailleuse depuis qu'elle avait décidé, dès son adolescence, qu'elle voulait comprendre le monde qui l'entoure. Le monde, le grand, celui qui tourne parfois à l'envers. Mais aussi le monde, les gens, ceux qui vivent autour d'elle.
Comprendre pour témoigner rigoureusement. «Elle était d'une maniaquerie absolue de la précision», explique Patrice Le Borgnic, l'un de ses proches amis qui vit à Auray. «Parfois, lorsque nous avions de longues discussions, elle me coupait quand je parlais et me disait: vous êtes sûr de ce que vous dîtes? Vous avez recoupé vos informations? Si ce n'est pas le cas, ne le dîtes pas...»
Comprendre déjà. À 27 ans, en 1934, quand elle part dans les Aurès, en Algérie, pour étudier l'organisation de la société semi-nomade des chaouïa. Elle s'intéressera particulièrement à la place de la femme dans cette société. Comprendre encore. Quand, pendant la Seconde Guerre mondiale, résistante dans le réseau du Musée de l'Homme, elle est arrêtée sur dénonciation et déportée à Ravensbrück, avec sa maman Émilie qui y sera gazée.
Avec tous les risques que cela comportait dans l'enfer concentrationnaire, clandestinement, elle étudiait et notait chaque jour le fonctionnement de ce camp. Pour
rendre compte, un jour, peut-être. Comprendre toujours. En 1954, pendant la guerre d'Algérie, elle observe, collecte des témoignages et prend position contre la torture...
Une oeuvre toujours d'actualité
«Toute sa vie aura été faite d'engagements», raconte Armelle Mabon, enseignante à l'Université de Bretagne-Sud et qui a voulu en faire le thème du colloque qu'elle organise à Lorient. «Des
engagements forts: pour l'émancipation de la femme, pour le libre arbitre, la souveraineté, le droit de résister, ne pas avoir peur de dire non... Des engagements qui ont une résonance encore
aujourd'hui, ce qui prouve la modernité de son oeuvre». Une oeuvre entièrement vouée au partage avec l'autre. Au partage du savoir.
Germaine Tillion disait au sujet de son métier: «Si l'ethnologie, qui est affaire de patience, d'écoute, de courtoisie et de temps, peut encore servir à quelque chose, c'est à apprendre à vivre ensemble». «Elle avait un respect absolu de l'autre», confie Patrice Le Borgnic, «qu'il soit paysan dans les Aurès ou à Plouhinec.
Elle attachait à chacun la même importance. C'était vraiment une grande dame». Une grande dame éprise de justice, pour qui la soif de la vérité était comme le sang qui coulait dans ses veines. C'est ce qui la faisait vivre. Elle disait d'ailleurs: «Je pense, de toutes mes forces, que la justice et la vérité comptent plus que n'importe quel intérêt politique». Une phrase qu'a dû méditer Pierre Mendès-France. Il parlait d'elle ainsi: «Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui avait tant envie de convaincre».