blog du Npa 29, Finistère
Le docteur est à Nantes, à l'invitation de l'association France-Palestine. Il fait les cent pas devant l'Hôtel-Dieu, l'hôpital central de la ville, qu'il vient de visiter. Téléphone Blackberry collé à l'oreille. Depuis le début de la matinée, télés et radios l'appellent du Canada, des États-Unis, de Grande-Bretagne ou d'Israël. Il répond en anglais, en arabe, en hébreu.
« Je demande aux hommes politiques : comment pouvez-vous regarder ces images sans lever le petit doigt ? » Sa colère rougeoie. « Oui, je suis en colère. Vous devez être en colère. Nous devons faire en sorte que le monde soit en colère. Pas une colère qui vous fait perdre le contrôle. Mais ça suffit ! Ça ne doit plus se passer. »
Depuis une semaine, la bande de Gaza résonne du fracas des bombardements, des départs de roquettes.
Cette opération militaire israélienne est baptisée « Pilier de défense ». Déjà plus d'une centaine de morts et 800 blessés côté palestinien, trois morts côté israélien. Une comptabilité macabre moulinée d'un bulletin d'information à l'autre, capable de transformer ce conflit sans cesse ravivé en une abstraction pour nos opinions occidentales.
Le docteur Abuelaish, lui, sait ce que chaque mort recouvre. Nous sommes le 16 janvier 2009. À la faveur de l'opération « Plomb durci », les chars de Tsahal, l'armée israélienne, sont dans Gaza. Les combats sont meurtriers. Depuis les premiers assauts, le 27 décembre 2008, le docteur n'a pas repris son travail de gynécologue à l'hôpital Sheba de Tel-Aviv.
« Pourquoi ai-je été sauvé ? »
Il est une personnalité reconnue des deux côtés de la frontière, un humaniste qui milite pour la coexistence. Mais comme tous les Gazaouis, il s'est retranché dans sa maison, au coeur de Gaza, entouré de sept de ses huit enfants. En septembre, la famille a connu un deuil effroyable, la mort de Nadia, la maman, emportée par une leucémie foudroyante.
Ce 16 janvier 2009, au milieu de l'après-midi, un char pointe l'immeuble des Abuelaish. « Un bruit de tonnerre assourdissant a pénétré mon corps comme s'il venait de mes entrailles. » L'explosion pulvérise la chambre de ses filles. Le char a tiré. Deux fois. Trois de ses filles, Bessan, l'aînée, 21 ans, Mayar, 15 ans, Aya, 14 ans, et leur cousine Noor, 17 ans, sont tuées. Shatha, 17 ans, grièvement blessée, perdra son oeil droit.
Fou de douleur, en pleurs, Izzeldin Abuelaish appelle un de ses amis israéliens, Shlomi Eldar, présentateur de la chaîne Channel 10. Celui-ci est à l'antenne mais décide de prendre l'appel en direct. Cette séquence, et celles qui suivront, bouleverseront le monde entier.
« Pourquoi ai-je été sauvé ? continue à s'interroger le docteur. Il y a un message. Dans chaque mauvaise chose, il y a du bon. La mort de mes filles a provoqué un cessez-le-feu unilatéral et sauvé des vies. »
La famille Abuelaish vit désormais à Toronto, au Canada. Depuis trois ans, le docteur ne cesse de parcourir le monde. « Est-ce que la vengeance me ramènerait mes filles ? Non ! Alors, il faut avancer, ne pas être victime de la haine. » Il évoque ces souffrances « que même une montagne ne supporterait pas ». Lundi soir à Nantes, il est épuisé mais trouve l'énergie pour relater une fois encore sa tragédie devant une salle émue.
À peine la conférence terminée, Izzeldin Abuelaish jette un oeil à son téléphone, traque les informations en provenance de Gaza. « Tout va tellement vite. Tout est changeant. Je suis vivant mais je peux être mort dans la minute ! »