blog du Npa 29, Finistère
le tiers-mondisme, un espoir évanoui
Bandung (Bandoeng en néerlandais, quand les Pays-Bas colonisaient l'Indonésie) est le nom d'une ville de l'île de Java, où s'est tenue du 18 au 24 avril 1955 une conférence convoquée par la
Birmanie, Ceylan, l'Inde, l'Indonésie et le Pakistan. Y participèrent plus de mille représentants de vingt-neuf États d'Asie, d'Afrique et du Moyen-Orient, mais aussi une trentaine de mouvements
nationalistes anticolonialistes, comme le Front de libération nationale d'Algérie, le néo-Destour de Tunisie ou l'Istiqlal du Maroc. Se trouvèrent ainsi réunis, entre autres, Nehru (Inde),
Sukarno (Indonésie), Chou Enlai (Chine) et Nasser (Egypte).
En Europe occidentale, cette conférence était regardée avec sympathie par tous ceux qui partageaient les idées naissantes du tiers-mondisme (c'est trois ans auparavant que l'économiste Alfred
Sauvy avait lancé l'expression de « Tiers Monde » pour désigner un ensemble de peuples longtemps colonisés qui, comme le Tiers Etat pendant la Révolution française, souhaitaient devenir « quelque
chose »).
En 1955, une trentaine de pays asiatiques et africains, qui avaient été des colonies ou des semi-colonies des puissances impérialistes, étaient devenus indépendants. Au lendemain de la conférence
de Genève qui, en 1954, venait de mettre fin à la guerre coloniale menée par l'État français en Indochine, ces États déclaraient vouloir accélérer le processus d'indépendance des colonies
restantes.
Parmi les vingt-neuf États présents à Bandung, quinze venaient d'Asie, neuf du Moyen-Orient et seulement cinq d'Afrique (le Ghana, l'Éthiopie, le Liberia, le Soudan et la Libye), car la plus
grande partie de ce continent restait sous le joug colonial.
Les cinq États organisateurs avaient pris position contre les essais nucléaires, la politique des blocs et le colonialisme. La présence de Nehru, qui avait succédé à Gandhi, rassurait les grandes
puissances, car elles connaissaient sa modération. Mais le véritable animateur de Bandung fut le Premier ministre chinois Chou Enlai, que les États-Unis présentaient alors comme un communiste
fanatique, mais qui prôna une conférence pluraliste et multi-ethnique.
Quand le Premier ministre cinghalais expliqua qu'on ne pouvait se contenter de dénoncer le colonialisme franco-britannique mais qu'il fallait aussi se mobiliser
contre l'Union soviétique en Europe orientale, il déclencha un tollé. Chou Enlai protesta publiquement, mais dans la coulisse, il réconforta l'orateur conspué en lui disant qu'« il y avait des
choses intéressantes dans son intervention », posant des jalons qui se révéleraient utiles après la rupture sino-soviétique de 1964.
Chou Enlai amorça aussi en direction des États-Unis, à propos de Formose (Taïwan aujourd'hui), une manouvre qui devait se concrétiser au début des années 1970, laissant entendre que la question
de Taïwan (l'existence de deux Chines) pourrait se régler pourvu que Washington ne s'obstine pas dans son soutien à Tchang Kaï-chek. En même temps, il n'afficha qu'un soutien discret au
Nord-Vietnam, comme s'il n'était pas pressé que celui-ci récupère le Sud-Vietnam.
La conférence peina à trouver une position commune face aux deux blocs car les uns (Irak, Iran, Japon, Pakistan, Philippines et Turquie) étaient liés aux États-Unis, les autres (Chine, Vietnam du
Nord) aux Soviétiques, tandis qu'un troisième groupe (Inde et Égypte) prétendait à une position de neutralité, toute relative puisque, juste avant de venir, Nasser avait fait emprisonner des
militants communistes égyptiens. La conférence condamna en termes vagues la colonisation, l'impérialisme, l'apartheid et appela les pays colonisés à lutter pour leur indépendance, mais en leur
proposant de privilégier la négociation à la lutte armée.
L'envoyé du quotidien Le Monde, Robert Guillain, ne s'y trompa pas : « On écrit déjà en Europe et en Amérique que c'est la conférence de la révolte, révolte asiatique et africaine, révolte
anti-blanche. Je crois vraiment que ce n'est pas cela. Voilà une révolte qui, vue de près, n'apparaît pas si farouche, des révoltés plus radoucis qu'on ne pense. (...) Cette fête en brun, jaune
et noir, où les visages blancs sont absents, est bien un événement de notre époque... Mais c'est précisément une fête bien davantage qu'un complot. (...) La conférence afro-asiatique assure, par
la voix de ses organisateurs, qu'elle ne veut pas être un rassemblement racial, une machine de guerre contre l'Occident. »
L'année suivante Nasser, Nehru et le président yougoslave Tito évoquèrent le « non-alignement », souvent associé à Bandung. Il faudra attendre la conférence de Belgrade en 1961 pour officialiser
une formule qui prétendait alors offrir une alternative aux deux blocs.
Cinq ou dix ans après Bandung, les succès de la révolution cubaine ou de l'indépendance algérienne pouvaient nourrir des illusions tiers-mondistes. Cinquante-cinq après, elles se sont évaporées.
La grande majorité des États du Tiers Monde, y compris ceux qui se présentaient comme de farouches défenseurs de l'indépendance nationale, voire du socialisme, se sont alignés sur l'impérialisme
qu'ils prétendaient combattre.
À de très rares exceptions, ils n'affichent même plus l'ambition d'apporter un peu de bien-être à leur peuple. Pour la plupart, ils ont démantelé ou achèvent de démanteler ce qui était étatisé
dans leur économie, espérant ainsi s'intégrer au sein de l'économie mondiale comme fournisseurs de matières premières ou comme sous-traitants des multinationales, et tant pis si leurs populations
payent au prix fort ce réalignement par un surcroît d'exploitation.
Jacques FONTENOY