blog du Npa 29, Finistère
Les événements de l’été 1936 ne sortaient pas de rien.
La crise révolutionnaire qui secouait l’Espagne s’était ouverte au début de la décennie avec les événements qui aboutirent en 1931 au départ du roi Alphonse XIII et à la proclamation de la république. Trotsky écrivait alors (le 24 janvier 1931) : « la chaîne du capitalisme risque de nouveau de se rompre à son maillon le plus faible : c’est le tour de l’Espagne. »
L’Espagne de 1930 était une monarchie d’environ 24 millions d’habitants, pauvre et sous-développée qui gardait de nombreux traits féodaux.
La grande propriété terrienne dominait encore le pays, en particulier dans le sud, en Andalousie et en Extrémadure.
Sur l’ensemble du pays, deux pour cent des propriétaires possédaient presque les deux tiers des terres. A côté d’immenses domaines, dont une partie n’était bien souvent pas cultivée (30 % des terres agricoles ne l’étaient pas), il y avait de minuscules exploitations qui ne permettaient pas à leurs propriétaires de vivre. Et puis il y avait tous ceux, métayers ou ouvriers agricoles, qui ne possédaient pas la terre qu’ils travaillaient. La misère était terrible. « L’Espagnol se couche sans dîner » , disait-on. Des millions de gens aspiraient au partage des grands domaines.
La bourgeoisie industrielle espagnole s’était certes développée au début du siècle, en particulier grâce à sa neutralité pendant la première guerre mondiale. Mais la guerre terminée, elle perdit aussitôt ses marchés extérieurs. Une bonne partie de l’industrie espagnole était d’ailleurs aux mains de capitaux étrangers, au premier rang desquels les capitaux anglais puis français.
S’étant développée trop tard, dépendant du capital étranger, liée à l’aristocratie terrienne, cette bourgeoisie était bien incapable de transformer le pays, de le débarrasser des structures liées à la noblesse qui entravaient son développement. Elle s’accommodait fort bien de la monarchie, en l’occurrence d’Alphonse XIII qui était monté sur le trône en 1902.
Dans cette société archaïque, l’Eglise et l’Armée pesaient d’un poids considérable. Dans le pays qui fut par excellence celui de l’Inquisition, l’Eglise catholique a toujours été l’un des principaux appuis de la monarchie et l’État dépensait des millions pour la subventionner. En 1930, le pays comptait 5 000 couvents, 80 000 moines et nonnes et 35 000 prêtres.
L’Eglise était le premier propriétaire foncier du pays et aussi la première puissance capitaliste. En 1912, l’ordre des jésuites contrôlait le tiers des capitaux espagnols. Un dicton populaire résumait ainsi la puissance financière de l’Eglise : « L’argent est bon catholique » .
Après le goupillon, le sabre. On dénombrait dans l’armée espagnole plus d’officiers que dans toute autre armée d’Europe : un pour six hommes. C’est dire le caractère parasitaire de la caste militaire, qui tout au long du XIXe siècle avait multiplié les coups d’État. En 1930, l’armée était profondément marquée par la guerre coloniale que l’Espagne avait menée pour la conquête du Maroc de 1912 à 1926.
Mais dans cette Espagne, par bien des côtés sous-développée, il existait cependant une classe ouvrière que le développement industriel du début du siècle avait renforcée.
Le prolétariat espagnol avait de fortes traditions de luttes, y compris de grèves politiques. Les trois années de lutte qui suivirent la révolution russe furent même appelées les « années bolcheviques ». En 1930, c’était le syndicat créé par les anarchistes, la Confédération Nationale du Travail, la CNT, forte de plusieurs centaines de milliers d’adhérents, qui était la plus influente dans la classe ouvrière, en particulier en Catalogne et en Andalousie. Il y avait aussi l’UGT, l’Union Générale des Travailleurs, la confédération liée au Parti Socialiste, majoritaire aux Asturies et dans la région madrilène. Ces deux courants se partageaient l’influence sur le mouvement ouvrier.
Enfin, il existait un minuscule Parti Communiste qui était engagé comme les autres partis communistes dans un cours sectaire, dénonçant les organisations ouvrières anarchistes ou socialistes comme les « frères jumeaux » du fascisme. En Catalogne, une partie des militants du Parti Communiste rejeta cette orientation pour former un « Bloc Ouvrier et Paysan » qui représentait en Espagne l’opposition de droite qui se développa un temps au sein de l’Internationale Communiste, après la rupture entre Staline et Boukharine. Après cette scission, le Parti Communiste ne comptait plus que quelques centaines de membres.
Un seul courant représentait la filiation avec la tradition bolchevique au début des années trente, celui de la Gauche Communiste, animé par Andrès Nin, lié à l’Opposition de Gauche Internationale de Trotsky. Mais ce groupe était une petite organisation, pas encore un parti. Cette absence d’un Parti Communiste aguerri, doté d’une direction politique compétente, allait s’avérer d’autant plus dommageable qu’une véritable crise révolutionnaire s’ouvrit en 1930.
Le roi Alphonse XIII venait tout juste de se débarrasser du général Primo de Rivera, dont la dictature s’était effondrée d’elle-même avec la crise de 1929. Le général Berenguer, à qui Alphonse XIII avait demandé de former le nouveau gouvernement, dit plus tard avoir pris le pouvoir au moment où l’Espagne était comme « une bouteille de champagne dont le bouchon était sur le point de sauter » .
En mai 1930, face à l’effervescence qui y régnait, le gouvernement dut fermer des universités et faire intervenir la garde civile. Ces mouvements furent relayés par l’agitation ouvrière avec toute une série de grèves dans les principales villes. Une crise dramatique frappait les campagnes où les paysans mouraient de faim. Une vague de républicanisme souffla sur tout le pays. Une partie du personnel politique de la bourgeoisie se convainquit qu’il était peut-être temps de se débarrasser de la monarchie.
Le 17 août 1930, les socialistes et l’UGT conclurent le « Pacte de San-Sebastian » avec les républicains. Ils n’envisageaient évidemment pas de préparer une insurrection populaire pour mettre fin à la monarchie, mais ils rêvaient à un soulèvement des garnisons éventuellement appuyé par une grève pacifique dans les principales villes. Le plan mis au point fut décommandé à plusieurs reprises. Cependant, deux officiers républicains, le capitaine Galan et le lieutenant Garcia-Hernandez, se lancèrent tout de même le 12 décembre 1930 et proclamèrent la république dans la petite ville de Jaca. Il y eut une grève générale à Barcelone. Mais le Comité républicain-socialiste ne donna pas l’ordre de grève à Madrid. Il préférait la défaite à la mobilisation ouvrière. Les deux officiers furent exécutés.
La crise politique monta encore d’un cran. Il fallut procéder à de nouvelles élections, municipales d’abord.
Ces élections municipales constituèrent un succès écrasant pour le camp républicain dans les grandes villes. La République fut proclamée deux jours plus tard, le 14 avril 1931. L’enthousiasme populaire éclata en des manifestations monstres. Les prisonniers politiques sortirent de prison dans la liesse générale. Dans l’esprit des paysans pauvres, la république, cela voulait dire la réforme agraire, l’accession à la terre, la possibilité de manger à sa faim. Dans celui des ouvriers, la satisfaction de leurs revendications. Pour tous les pauvres qui célébraient son avènement, la république devait signifier la fin de leur misère, d’autres rapports sociaux. Les nouveaux dirigeants qualifiaient la révolution de « glorieuse, non sanglante, pacifique et harmonieuse » . Leur républicanisme était cependant relatif. Ils avaient laissé le roi se déclarer en vacance de règne et partir en exil, sans même exiger de lui qu’il abdique.
Le gouvernement provisoire fut confié à Alcala-Zamora, un politicien catholique de la monarchie, républicain de fraîche date. Aux côtés de républicains comme Azaña, trois socialistes participèrent au gouvernement provisoire, dont le principal dirigeant du parti, Largo Caballero, qui avait déjà accepté d’être conseiller d’État sous Primo de Rivera.
Tout l’ancien appareil d’État resta en place : les fonctionnaires, les juges, les militaires. Quant aux masses, on les pria de prendre patience en attendant les Cortès constituantes qui devaient être élues en juin.
Mais, dès le mois de mai, face aux premières tentatives des monarchistes de relever la tête, les travailleurs répondirent par des incendies d’églises et de couvents. En quelques jours le mouvement, parti de Madrid, se propagea jusqu’en Andalousie. N’osant utiliser la garde civile trop haïe, le gouvernement décréta la loi martiale, envoya l’armée au secours des prêtres et s’empressa de créer une nouvelle force de police : les gardes d’assaut.
Les masses se radicalisaient, les paysans occupaient les terres, des grèves dures eurent lieu un peu partout, toutes les organisations ouvrières se développaient. On assistait à une véritable montée révolutionnaire. Le Parti Socialiste et l’UGT ne voulaient cependant pas la révolution, mais au contraire le retour au calme. Quant à la CNT, elle livrait des batailles parfois très dures, organisait même des tentatives d’insurrection, mais en ordre dispersé, sans coordination ni plan d’ensemble. La politique de ces organisations empêchait en fait les masses de rassembler leurs forces pour une lutte destinée à arracher leurs objectifs économiques et politiques.
Le nouveau régime se révéla totalement incapable de dénouer la crise qui secouait l’Espagne en procédant aux transformations politiques et sociales nécessaires. Il se fit, comme ses prédécesseurs, le défenseur inconditionnel des propriétaires terriens et des bourgeois contre les revendications des ouvriers et des paysans.
Le bloc républicain et socialiste, largement majoritaire dans les Cortès constituantes, révéla son impuissance à décider quelque réforme d’envergure que ce soit. Il avait affirmé dans la nouvelle constitution que « l’Espagne (était) une république des travailleurs de toutes les classes ». Mais il s’attacha surtout à ne pas léser les classes dominantes.
Il fit bien figurer dans la nouvelle constitution des déclarations de bonnes intentions : la renonciation à la guerre, l’égalité des hommes et des femmes (qui reçurent le droit de vote), la reconnaissance des seuls mariages civils et le droit au divorce. L’enseignement devait être laïque. Mais on n’osa même pas décider que l’État cesserait immédiatement de payer les prêtres : on leur donnait encore deux ans de répit.
Et lorsque cette constitution fut adoptée en décembre 1931, rien n’avait encore été fait en matière de réforme agraire.
Alcala-Zamora devint Président de la République, Azaña Président du Conseil, les socialistes restèrent au gouvernement.
La loi sur la réforme agraire ne fut adoptée que courant 1932 et c’était une coquille vide. Elle ne prévoyait l’installation que de 50 000 familles par an sur les terres prises à de grands propriétaires qui seraient bien entendu indemnisés. Des millions de paysans attendaient impatiemment la terre. Seules 10 000 familles bénéficièrent de cette réforme.
La première chose dont le gouvernement Azaña s’était occupé, c’était « la loi de la défense de la république » qui réduisait à presque rien les droits démocratiques, autorisant le gouvernement à suspendre les libertés constitutionnelles, soumettant les réunions publiques et les manifestations à autorisation, la presse à la censure, limitant le droit de grève. Les autorités pouvaient arrêter et incarcérer sans jugement. Quant à la loi sur les associations, spécialement concoctée par Largo Caballero, elle obligeait tout simplement les syndicats, partis, associations à fournir à la police les noms et les adresses de tous leurs membres. Les anarchistes et même des sections de l’UGT s’y refusèrent et la loi ne put être appliquée. Toutes ces lois furent utilisées uniquement contre les travailleurs et leurs organisations, les prisons se remplissant de paysans qui occupaient des terres, d’ouvriers grévistes, de militants anarchistes.
L’insurrection dirigée par les anarchistes dans la vallée du Llobregat, au sud de Barcelone, en janvier 1932, proclama le communisme libertaire. Elle ne s’étendit pas au-delà de deux districts qui tinrent cependant l’armée cinq jours en échec, avant d’être écrasés. Des milliers de travailleurs révolutionnaires, dont les dirigeants anarchistes, furent incarcérés ou même déportés en Afrique.
Les luttes paysannes qui se produisirent en 1932 furent, elles aussi, menées en ordre dispersé et écrasées.
La réaction crut pouvoir relever la tête et en août 1932 le général Sanjurjo tenta d’organiser un putsch à Séville pour restaurer la monarchie. Les travailleurs de Séville réagirent immédiatement et firent échouer le coup de force. Le gouvernement dut soustraire les conjurés à la fureur populaire. Ils furent tout de même condamnés à mort - on ne pouvait pas faire moins - mais aussitôt amnistiés, et ne restèrent que deux ans en prison. On les retrouvera plus tard avec Franco.
L’un des hauts faits d’armes de la nouvelle garde d’assaut eut lieu en janvier 1933 à Casas Viejas près de Cadix, dans cette Andalousie où le problème de la terre se posait de manière aiguë, à l’occasion d’une nouvelle tentative anarchiste. Les gardes tuèrent toute une famille anarchiste en incendiant la maison qu’ils ne parvenaient pas à prendre d’assaut. Puis ils abattirent 14 prisonniers. Le chef des gardes déclara qu’il avait reçu l’ordre de ne pas faire de prisonniers. L’indignation fut grande mais le Parti Socialiste resta solidaire du gouvernement.
Les masses populaires étaient déçues par la « république de Casas Viejas ». La droite monarchiste préparait sa revanche. Elle s’était regroupée dans la CEDA, la « confédération espagnole des droites autonomes », autour de Gil Robles, connu pour ses sympathies envers Mussolini. Elle obtint au bout de quelques mois la dissolution des Cortès et l’organisation de nouvelles élections le 19 novembre 1933 qui consacrèrent sa victoire.
L’un des anciens ministres socialistes, Prieto, eut le cynisme d’expliquer dans une interview : « Il est vrai que le gouvernement de gauche en Espagne mena la politique de la droite (...). Dans cette époque de capitalisme pourrissant, la bourgeoisie espagnole ne pouvait même pas mener à bien la révolution démocratique bourgeoise » .
Effectivement. Et il n’avait pas fallu plus de deux ans au Parti Socialiste, en s’alliant à ces républicains impuissants, pour mener la révolution espagnole au bord de la catastrophe.