blog du Npa 29, Finistère
1943-45 : EFFONDREMENT DE L’ÉTAT BOURGEOIS ITALIEN.
Le 10 juillet 1943, le débarquement anglo-américain en Sicile sonne le glas du régime fasciste italien, lequel avait été mis en place à partir de 1922. Il est à ce moment là manifeste pour la bourgeoisie italienne, un an après la défaite de l’armée allemande devant Stalingrad et alors que de l’armée italienne a elle-même accumulé les défaites, que la guerre est perdue. Il s’agit maintenant pour cette bourgeoisie impérialiste d’éviter une débâcle totale afin de préserver l’essentiel.
Or, non seulement tout résistance militaire serait illusoire face à l’année américaine et à ses alliés, mais la bourgeoisie italienne redoute que la prolongation des combats sur le territoire italien soit mise à profit par le prolétariat et les masses pour relever la tête après vingt années de dictature fasciste. Déjà de grandes grèves et occupations d’usines ont eu lieu au moins d’avril 1943 en Italie du Nord. Il lui faut donc sacrifier le régime fasciste pour maintenir la continuité de l’appareil d’Etat bourgeois.
Le 25 juillet 1943, le Grand Conseil du fascisme destitue donc Mussolini. Puis le roi Emmanuel III, celui-là même qui avait nommé Mussolini président du Conseil après le coup de force du 22 octobre 1922, fait arrêter Mussolini et nomme Pietro Badoglio chef du gouvernement. Celui-ci est chargé d’assurer la continuité de la monarchie et fait réprimer les manifestations spontanées qui éclatent à la suite de la déposition de Mussolini. Le 3 septembre, les troupes alliées débarquent en Calabre : l’Italie capitule alors sans condition et l’armistice est rendu publique le 8 septembre 1943. La riposte du régime hitlérien est immédiate : les troupes allemandes envahissent l’Italie. Mussolini, libéré, est mis à la tête d’un régime fantoche au service de l’Allemagne, la " République sociale " italienne. L’Etat italien est ainsi brisé : au Sud, " le royaume d’Italie " gouverné par Badoglio, sous contrôle anglo-américain, qui déclare la guerre à l’Allemagne le 13 octobre 1943 ; au Centre et au Nord, le régime restauré de Mussolini, qui se trouve aussitôt confronté à un puissant mouvement de résistance.
Or cette résistance contre les troupes d’occupations allemandes, conduite pour l’essentiel par le prolétariat, est aussi une lutte contre les forces fascistes italiennes ; la situation devient aussi celle d’une guerre civile qui va se prolonger durant dix-huit mois, jusqu’en avril-mai 1945.
Pour la plupart, les résistants sont des ouvriers et, au sein des organisations de Résistance, les militants et sympathisants du Parti communiste et du Parti socialiste sont très largement majoritaires. Parmi les milliers de brigades répertoriées, 575 sont des brigades " Garibaldi " liées au PCI, 70 des brigades Matteotti liées au Parti Socialiste. Tandis que d’autres sont dites " autonomes ".
Les occupations d’usines et la constitution de comités de grève se multiplient, de même les occupations de terres par les paysans pauvres.
Pour les travailleurs italiens, au delà de la liquidation du régime fasciste, c’est de la destruction du système capitaliste et de son Etat dont il s’agit. Ainsi donc, en 1944-45, la bourgeoisie italienne n’a pu échapper à ce que précisément elle avait cherché à éviter en 1943 : le surgissement d’une situation révolutionnaire.
LE RÔLE DÉCISIF DU PCI
Pour faire refluer cette mobilisation révolutionnaire, pour protéger le capitalisme italien et reconstruire l’Etat bourgeois, le rôle du Parti communiste italien, de ses dirigeants va être à ce moment là décisif, ainsi que celui du Parti socialiste.
Dès la destitution de Mussolini, et alors qu’un mouvement de résistance se développe spontanément, les dirigeants du PCI et du PSI mettent en place un Comité de Libération Nationale (C.L.N) qui intègre des formations politiques bourgeoises nouvellement constituées (Démocratie chrétienne, Parti d’action…). Ainsi, au nom de la lutte " contre le fascisme " et pour " la libération nationale ", le mouvement ouvrier est-il inféodé à des forces politiques dont l’objectif est de préserver le capitalisme, et pour cela de restaurer l’Etat bourgeois italien au plus vite.
Pour les gouvernements alliés, et notamment le gouvernement anglais, ceci passe par le maintien du roi et du maréchal Badoglio au pouvoir, et par le rétablissement d’une monarchie " constitutionnelle " sur toute l’Italie.
Non sans difficultés. Car l’opposition des masses à la monarchie et à Badoglio est telle que, peu ou prou, les partis qualifiés " d’anti-fasciste " (partis ouvriers et certains partis bourgeois) sont amenés à se prononcer, en janvier 1944, contre le maintien du gouvernement Badoglio. L’abdication du roi est demandée, ainsi que l’élection immédiate d’une Assemblée constituante.
LE RÔLE DES MOTS D’ORDRE DÉMOCRATIQUES
Mais une Assemblée constituante, pour quoi faire ?
Certes, l’unification de l’Italie (en 1861), avec la constitution d’un Etat bourgeois, s’est faite tardivement et la " révolution bourgeoise " italienne est manifestement inachevée : absence de réforme agraire véritable, maintien d’une monarchie flanquée d’un parlement élu sur la base d’un droit de vote limité, sans même de réelle constitution écrite (la base se réduit au " statut de Charles Albert " qu’une simple loi suffit à modifier), etc.… Mais c’est néanmoins dans le cadre d’un marché national unifié, protégé par un Etat bourgeois constitué, que s’est développé le capitalisme italien, et avec lui le prolétariat italien. Et l’objectif central du prolétariat ne peut être, en 1944, de restaurer l’Etat bourgeois, fût-il doté d’un régime parlementaire : c’est d’exproprier la bourgeoisie, de liquider l’Etat bourgeois pour construire un Etat ouvrier, ce qui implique le développement des conseils d’usines et de soviets, et leur centralisation. Mais après deux décennies de dictature fasciste, les mots d’ordre démocratiques (y compris celui d’Assemblée constituante) peuvent être utilisés par les masses pour se rassembler, mêlés à des mots d’ordre de transition tels que l’expropriation des capitalistes, l’armement généralisé du prolétariat, le pouvoir aux conseils ouvriers.
Dans une situation telle que celle de l’Allemagne ou de l’Italie en 1944, un mot d’ordre d’Assemblée constituante pouvait donc être utilisable pour le prolétariat, même s’il avait vocation à être très vite dépassé. Trotsky notait ainsi à propos de l’Allemagne tenue sous le joug nazi : " Dans le cour du réveil révolutionnaire des masses, les mots d’ordre démocratiques constitueraient inéluctablement le premier chapitre. "
Et en Italie, en 1943, après plus de vingt années de despotisme mussolinien, la réalisation des droits démocratiques les plus élémentaires étaient une exigence générale. Mais le rétablissement de ces droits (ou pour certains d’entre eux, leur simple établissement), comme l’exigence d’une Assemblée constituante, s’opposait au maintien du roi et Badoglio, et ouvrait la voie à l’affrontement avec le bourgeoisie. En cela, ces mots d’ordre étaient dangereux pour l’ordre bourgeois.
" LE TOURNANT DE SALERNE "
C’est Staline, et le PCI à la suite, qui va, par une intervention brutale, permettre la survie du gouvernement Badoglio que les masses veulent chasser. Le 13 mars 1944, de manière apparemment inattendue, Staline et la bureaucratie du Kremlin reconnaissent la légalité de la nomination de Badoglio par le roi Victor Emmanuel III. C’est un premier coup de poignard dans le dos du prolétariat italien. Aussitôt le nouveau dirigeant du PCI, Togliatti, de retour de Moscou, propose d’intégrer le gouvernement Badoglio et de renvoyer à plus tard la question de l’Assemblée constituante. : applaudissent les catholiques de la D.C et de leur dirigeant De Gasperi, tous prêts à collaborer avec le roi. Alors seulement les autres partis bourgeois dits " anti-fascistes " ainsi que le PSI entrèrent au gouvernement. Ce fut ce que l’on appela la " svolta di Salerno " : la reconstruction de l’Etat bourgeois italien, par la transition ainsi organisée avec l’ancien régime de Victor Emmanuel III et de Mussolini, pouvait s’engager.
En juin 1944, Rome était abandonnée par les troupes allemandes. Conformément aux transactions antérieures organisées par Churchill, le roi Victor Emmanuel III compromis avec le fascisme laissant la place à son fils tandis qu’un socialiste, Bonomi, devenait chef du gouvernement. Un décret décidé que la mise en place d’une Assemblée constituante se fera quand toute l’Italie aura été libérée. Cette libération complète est effective au printemps 1945, l’insurrection dans les grandes villes du Nord précédant l’arrivée des troupes anglo-américaines. Mais, conformément aux ordres donnés par les dirigeants du PCI et du PSI, la plupart des résistants rendirent alors leurs armes.
Le 20 juin est installé le premier gouvernement d’après guerre, conduit cette fois par Ferruccio Parri, dirigeant d’une formation bourgeoise, le Parti d’action. Ceci n’est qu’un transition vers un deuxième gouvernement formé en décembre 1945, incluant tous les partis dits " antifascistes " du Comité de Libération Nationale et dirigé par le démocrate chrétien De Gaspéri : l’épuration engagée contre les fascistes était suspendue, les préfets et hauts fonctionnaires nommés par le Comité de Libération du Nord et la propriété privée des moyens de production soigneusement protégée. Quant aux élections pour l’Assemblée constituante, elles étaient renvoyées à plus tard.
Dès lors, cette Assemblée n’aurait plus comme fonction que d’entériner la pleine restauration de l’État bourgeois. Restait à trancher la forme de l’État bourgeois : république parlementaire ou monarchie constitutionnelle, décision qui aurait dû incomber à cette Assemblée constituante. Mais le Vatican et une grande partie de la DC étant résolument favorable au maintien de la monarchie, il fut décidé que cette question ferait l’objet d’un référendum préalable. De même fut-il décidé que cette assemblée ne pourrait adopter aucune loi, l’exclusivité du pouvoir législatif demeurant aux mains du gouvernement d’union nationale : tout ceci en accord avec les autorités américaines et les dirigeants du PCI et du PSI.
Dès lors, et en l’absence de Parti révolutionnaire, le mouvement des masses ainsi entravé ne pouvait que refluer : l’ordre bourgeois était rétabli. Ce reflux s’exprima aux élections pour l’Assemblée constituant de juin 1946, la Démocratie chrétienne obtenant à elle seule 35.2% des suffrages exprimés sans compter les autres partis bourgeois. Pourtant, le PCI obtenait 18.9% et le Parti Socialiste (appelé PSIUP de 1943 à 1947) 20.7%. Et le Vatican et la Démocratie chrétienne ne purent empêcher que, lors du référendum d’avril 1946, la dynastie monarchique soit balayée et une République parlementaire instaurée.
MISE EN PLACE DE LA PREMIÈRE RÉPUBLIQUE
De juin 46 à mai 1947, deux gouvernements dirigés par De Gaspéri et incluant le PSI et le PCI se succèdent, oeuvrant à la reconstruction de l’économie capitaliste et au renforcement de l’appareil d’Etat. Les anciens fascistes, emprisonnés ou inculpés, sont réhabilités et réintègrent leurs fonctions dans l’armée, la police, la justice, tandis que les anciens résistants sont éloignés.
Ainsi, la vague révolutionnaire de 1944-45 est contenue grâce à la sainte alliance contre révolutionnaire de l’impérialisme américain et de la bureaucratie du Kremlin. Mais face au danger que constitue le prolétariat (grève à Renault en janvier 1947, grèves en Allemagne…), l’impérialisme américain doit modifier son plan. Il renonce à transformer l’Europe " en champ de pommes de terre " et doit impulser la reconstruction des États bourgeois et de leur économie. En application du discours prononcé par Truman devant le congrès américain en mars 1947, le PCI (comme le PCF) sont exclus de leurs gouvernements respectifs.
Le gouvernement italien s’aligne résolument sur le gouvernement américain, dont il va devenir le protégé. De Gasperi décide de rompre avec le PCI. En ce qui concerne le Parti Socialiste, dès janvier 1947, une minorité conduite par Saragat et favorable à la rupture avec le PCI, avait fait scission. (Cette scission deviendra en 1952, le PSDI, Parti Social Démocrate italien). Mais la majorité du Parti Socialiste, avec Pietro Nonni, était pour le maintien du parti d’unité d’action conclu avec le PCI. De ce fait, la décision prise par la Démocratie chrétienne de mettre fin au gouvernement avec le parti communiste entraîna également la rupture avec le Parti socialiste. Le nouveau gouvernement De Gasperi, présenté le 31 mai 1947 et composé exclusivement de démocrates chrétiens et de " techniciens ", obtient l’appui des députés monarchistes te de ceux pro-fascistes.
La collaboration du PCI et du PSI avec la Démocratie chrétienne ne cessa pas pour autant et se poursuivit sereinement au sein de l’Assemblée et des commissions chargées de préparer la nouvelle constitution en décembre 1947 c’est ainsi que cette constitution inclut la reconnaissance du traité de Latran qui avait été conclu en 1929 entre le Vatican et le régime fasciste, concordat parfaitement contraire aux libertés bourgeoises les plus élémentaires. Il proclame en particulier le catholicisme, religion officielle de l’Etat, impose l’enseignement religieux dans les écoles publiques, donne au mariage religieux une valeur légale, etc.. On échappa de justesse à l’indissolubilité du mariage. Et si les écoles privées étaient autorisées, c’était " sans charge de l’Etat ".
Tout ceci fut voté avec la bénédiction des dirigeants staliniens du PCI mais sans l’appui ni du PSI ni du Parti d’action. En janvier 1948, la Ière République était installée. Et le gouvernement s’élargissait au groupe " social-démocrate " de Saragat. La bourgeoisie ayant ainsi entièrement repris l’initiative, la Démocratie chrétienne triomphe aux élections législatives de 1948, avec 48.5% des suffrages et 305 députés pour 574 sièges, tandis que le " Fronte populare " incluant PCI et PSI recueillait 31% des voix. L’hégémonie de la DC était désormais incontestable. Dans le cadre des " trente Glorieuses " et de la C.E.E., et sous l’impulsion de l’Etat, le capitalisme italien allait connaître un essor important, se prolongeant dans les années quatre-vingt. Néanmoins, comme sous produit de la vague révolutionnaire de la fin de la guerre, et en dépit de toute le politique conduite par le PCI et le Parti socialiste, la classe ouvrière italienne avait acquis outre l’élimination de la monarchie le rétablissement des libertés démocratiques, voire l’extension de certaines d’entre elles, ainsi que des concessions sociales et économiques importantes (fondamentales. Ce sont ces acquis, dont certains ont été renforcés au cours des décennies suivantes, que la bourgeoisie italienne a entrepris aujourd’hui de remettre en cause.