blog du Npa 29, Finistère
29 juillet 2010 Le Télégramme
Avril1972. Les ouvriers du Joint français mènent une grève extrêmement dure, à Saint-Brieuc. Deux amis se retrouveront face à face. L'un est un des piliers du conflit, l'autre est CRS.
«On était à bout. Quand j'ai reconnu Jean-Yvon parmi les CRS, j'ai pété un plomb. Je l'ai pris par le colback et j'ai pleuré. Je lui disais, vas-y, tape-moi dessus.
Il n'aurait jamais levé sa matraque sur moi...». Les années ont passé mais Guy Burniaux, ancien ajusteur, se souvient comme si c'était hier de ce6avril 1972. De ces quelques secondes d'une
extrême intensité durant lesquelles il s'est révolté devant celui qui, pendant quatre ans, avait usé à ses côtés ses fonds de bleus de travail sur les bancs du lycée technique Curie, à
Saint-Brieuc. «On était vraiment potes, se souvient Guy. On allait au bal ensemble. On draguait les mêmes filles. On nous appelait les inséparables». La vie fera que Jean-Yvon Antignac s'écartera
de sa formation initiale pour rejoindre les rangs des forces de l'ordre. «Pas par conviction, précise Guy. Ilaurait très bien pu choisir une autre voie».
Une augmentation de 70 centimes demandée
Guy, lui, est resté fidèle à son métier, le travail du métal. Au Joint français, il était chargé de réaliser des moules dans lesquels étaient coulées des pièces en
caoutchouc. À 25 ans, père d'un premier enfant, il ne touchait que 1.000francs par mois, pour 48heures de boulot par semaine. «Et en trois huit. C'était très dur. Il régnait une discipline de fer
dans l'usine. Et l'été, la chaleur était telle que certaines femmes tombaient dans les pommes. Dans l'autre usine du groupe, à Bezons, dans la banlieue parisienne, ils touchaient plus que
nous.
En faisant grève, on voulait rééquilibrer les salaires. On demandait 70 centimes d'augmentation par heure. C'était pas le Pérou». Le conflit se durcira très vite.
Manifestations en ville, blocage de la nationale, séquestration des directeurs. Le gouvernement n'en peut plus de voir le millier de salariés du Joint français lui tenir tête. LaFrance entière
s'intéresse à cette grève. Et la solidarité ouvrière joue à plein. «On est allé jusqu'à Clermont-Ferrand faire la quête à la sortie des usines Michelin, se souvient Guy. D'autres équipes étaient
allées aux chantiers de la Ciotat et sur d'autres grands sites industriels. Cet argent nous a permis de tenir le coup».
«Je n'avais aucune rancoeurcontre lui»
La 6avril, les forces de l'ordre décident de frapper un grand coup en libérant l'usine occupée par les salariés. C'est à cette occasion que Guy et Jean-Yvon, décédé
il y a une dizaine d'années, se retrouveront le temps de ce face-à-face irrationnel qui donnera lieu, quelques minutes plus tard, à une charge de CRS à laquelle Jean-Yvon ne participera pas. Les
occupants de l'usine seront délogés. «Je n'avais aucune rancoeur envers lui. Ni aucun message politique à lui envoyer à la figure. Ça n'était pas mon style. J'étais engagé dans le conflit en tant
qu'ouvrier. J'étais beaucoup moins politisé que certains de mes copains». La rencontre sera immortalisée par Jacques Gourmelen, journaliste à Ouest-France.
Une photo choc qui paraîtra le lendemain dans le quotidien. «Les collègues me disaient: T'as vu la photo? Je ne comprenais pas. Je n'avais pas vu le photographe».
Les jours qui suivront, le cliché sera repris par les grands titres de la presse nationale, dont ParisMatch. «Et tous les soirs, jusqu'à la fin du conflit, on la voyait au journal télévisé.
C'était l'image de rappel. Ça fait drôle de voir sa bouille comme ça, tous les jours, à la télé». Dans les mois et les années qui suivirent, elle figurera en couverture de publications d'extrême
gauche. Guyétant devenu, à son corps défendant, le symbole de l'ouvrier luttant pour sa liberté contre l'État oppresseur. «Le sens de la photo a souvent été détourné», reconnaît-il.
«On se voyait régulièrement»
Après le conflit, Guy a quitté le Joint français, retrouvant du boulot très vite à Sambre et Meuse, une autre grosse entreprise briochine. «Les patrons de l'époque
n'avaient pas fait le rapprochement entre le cliché et moi. Sinon, je n'aurais jamais eu le poste». Que s'est-il passé après? Guy et Jean-Yvon ne se sont jamais perdus de vue. «J'ai même formé
son fils à l'usine. On se voyait régulièrement au PMU, le dimanche matin. On prenait un verre ensemble. Un jour, il m'a annoncé qu'il avait un cancer. Ça m'a foutu un sacré coup.Et puis, il est
parti». À suivre Philip Plisson et la pointe des Poulains
L'histoire de cette photo a donné lieu à un film, «Frères de classe», réalisé par Christophe Cordier. Le réalisateur, qui nous a mis en contact avec GuyBurniaux, explique qu'il a vécu une partie de son enfance avec cette photo punaisée sur la porte de sa chambre par son père. Ce dernier, très engagé politiquement, y voyait le symbole de la résistance de la classe ouvrière. ChristopheCordier a voulu réécrire l'histoire de ce cliché. À force de temps et de perspicacité, il a réussi à retrouver la plupart des protagonistes de cette scène. Dans ce documentaire, Christophe Cordier nous éclaire sur les liens qui unissaient les deux hommes et leurs proches. Mais aussi sur le long conflit du Joint français et la situation sociale dans le début des années soixante-dix.
Ce film est disponible sur DVD: Yumi production, 6, impasse Mont-Louis, 75011 Paris, tél.01.43.56.20.20.
Pour la Ligue Communiste (ancêtre de la LCR) la grève du Joint en 1972 fut fondatrice. Elle permit à la jeune organisation (datant de 1969) plutôt "ouvriériste", contrairement au reste de l'extrême gauche, et face à un PCF qui attendait les élections de 1973, non plus d'expliquer mais de mettre en pratique concrètement la "solidarité ouvrière" en Bretagne pour aider à la victoire. La victoire de ceux du joint étant la victoire de tous les travailleurs et travailleuses surexploités dans les usines "pirates", aux conditions pires "qu'en région parisienne".
On est alors un peu passés à côté de la dimention bretonne qui "crevait les yeux", de notre propre action, comme plus tard lors des marées noires et de
Plogoff...