blog du Npa 29, Finistère
Daniel Bensaïd, 63 ans, philosophe. Soixante-huitard sentimental, tête pensante de la Ligue communiste révolutionnaire puis du NPA est décédé ce matin. Il avait conservé sa foi de moine-soldat anticapitaliste.
Le philosophe Daniel Bensaïd (ici en 2008), l'un des intellectuels de la LCR et du NPA, est décédé mardi matin. (AFP / MIGUEL MEDINA)
Le philosophe Daniel Bensaïd, théoricien de l'ex-LCR et du Nouveau Parti Anticipaliste, est décédé à Paris mardi matin, des suites d'une longue maladie. Nous republions ci-dessous un portrait de lui, datant d'avril 2004.
Et si la chasse aux soixante-huitards se calmait provisoirement ? Ils ont tout sapé, tout gagné, tout occupé. Rien laissé, rien lâché, rien transmis aux générations suivantes, a-t-on beaucoup écrit. Mais, depuis le frémissement éditorial et historiographique (entre autres Edwy Plenel, Benjamin Stora, en ce moment Bernard Kouchner et Cohn-Bendit) consécutif aux non-dits de jeunesse de Lionel Jospin, le procès récurrent fait à la disparate cohorte 68 prend un tour moins hargneux. Peut-être plus juste. Du genre : «Regardez, ils deviennent presque modestes en se racontant.»
Ou, plus psy : le soixante-huitard, comme tous les pères putatifs est, selon une formule consacrée, celui qui ne répond pas aux questions qu'on ne lui pose pas. Justement, Daniel Bensaïd répond aux questions. Simplement. Il dit des trucs bêtes et explicites comme : «Il ne faut pas oublier que nous étions la première génération médiatisée. Sur les barricades, certains négociaient déjà les photos à Paris Match.»
Ce n'était certainement pas lui. Personne ou presque ne connaît ce philosophe. Maître de conférences à Paris-VIII. Globe-trotter militant. Eminence grisonnante à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Il fait pourtant de régulières et prolifiques apparitions éditoriales depuis 1995. Il court les réunions politiques et les forums sociaux de Narbonne à Porto Alegre. Voix féminine, accentuée Sud-Ouest. Corps frêle, visage émacié, santé très fragile. Il se meut aussi discrètement dans l'espace que ses ex-congénères l'occupaient (l'espace).
Longtemps tribun séducteur, il ne manie plus la faconde charismatique des leaders médiamythiques de 1968. Il se pose un peu coquettement comme la figure inversée du séducteur libéral-libertaire. Il s'insurge contre les visions autosatisfaites de 68 comme celle d'Henri Weber («la génération de 68 n'a pas trop lieu de clamer sa douleur»). Mais ni contrition reniante genre Jospin, ni récit épique façon Génération, le style Bensaïd, c'est surtout de raconter sereinement les «z'événements», au café, comme s'ils allaient naturellement se remettre à leur juste place historique.
«On a beaucoup exagéré 68, dit-il, parce que nous étions en manque. En manque d'événements fondateurs. Nous voulions rejouer l'Affiche rouge.» Sous la modestie, on croise quand même un joli Who's Who médiatico-mondain de gauche.
Lorsqu'il effectue son stage de Capes de philosophie au lycée Jean-Baptiste-Say, à Paris, en 1970, il croise un jeune agitateur nommé Michel Field. Plus tard, au lycée La Fontaine, sa costagiaire s'appelle Sylviane Agacinski, future femme de Jospin.
A l'Ecole normale d'Auteuil, c'est le jeune rocardien prometteur Patrick Viveret. Du beau linge d'époque, auquel s'ajoute la longue liste du staff de Rouge, fameux journal de la Ligue et vivier de médiastars à venir : Edwy Plenel, futur directeur de la rédaction du Monde ; Dominique Pouchin, ex-directeur adjoint de la rédaction de Libération ; Bernard Guetta, chroniqueur à France Inter ; Hervé Chabalier, PDG de Capa ; etc., etc.
Le plus drôle des années Rouge reste la rencontre avec Jean-Luc Godard. Il vient lui demander un soutien financier comme à Jean-Paul Sartre, Michel Piccoli ou
Delphine Seyrig avant lui. «Le réalisateur du Mépris et de Pierrot le Fou m'intimidait [...], écrit-il, il déclara abruptement que le mouvement d'une caméra était comme une caresse autour de
l'image, alors que le geste mécanique du journaliste qui ramène brutalement à la ligne le chariot de son Underwood ou de sa Remington était celui que l'on fait pour gifler un enfant. Il n'y avait
rien à ajouter.»
L'air de rien, ce discret name dropping dessine les contours d'une génération intello-médiatique qu'il feint d'avoir observé de loin. Une distance ambiguë que l'on retrouve dans son amitié contrariée avec Edwy Plenel. Ils se sont tant aimés. C'est Plenel qui le pousse à écrire aux alentours de 1988. C'est la femme de Plenel, Nicole Lapierre, qui l'édite aujourd'hui (1). Mais entre-temps l'amitié entre les deux hommes s'est manifestement distendue.
«Edwy a toujours eu la passion du journalisme. Mais la logique impersonnelle de la production médiatique est dévorante. Entre nos visions du monde, la distance s'est creusée. Pour autant, Edwy n'est pas devenu cynique», assure-t-il.
Bensaïd est décidément plus au calme dans son habit de moine soldat du trotskisme parcourant le monde. Il fait figure à la Ligue communiste de sage tutélaire qu'on consulte mais qui met aussi les mains dans le cambouis. Il s'est d'abord opposé au casting Besancenot. «J'avais peur qu'on échoue lors du recueil de signatures, comme en 1981 et 1988 avec Alain Krivine.» Peur du côté virginal et anonyme du jeune postier. Aujourd'hui, il semble ravi, malgré les piètres résultats des européennes
«Olivier a levé l'hypothèque d'une génération encombrante». Parfois, il prend un verre avec cet étrange héritier du trotskisme aimant Zebda, très demandeur de collectif «alors que nous étions des francs-tireurs». Il lui téléphone pour corriger certaines prestations télévisées. «Un jour, il avait dit que La Poste n'avait pas pour but d'être rentable. Je lui ai dit de trouver une autre formule moins choquante.»
Un autre membre de la Ligue, Philippe Corcuff, politologue à Lyon-II, le définit comme «un authentique intellectuel organique», ne dissociant jamais la théorie de
la pratique. «Philosophe rustique», corrige une note un peu méprisante de la fondation Saint-Simon. «Moléculaire plutôt», conclut Bensaïd qui dit être tombé dans le communisme comme dans un bain
chimique. Sa mère, surtout, chez qui «on chantait rouge». Ouvrière modiste, elle est pétrie de lectures sentimentales hugoliennes. Son père, juif et boxeur lit plutôt l'Equipe.
Il pleure parfois, devant Autant en emporte le vent. Après Oran, la famille s'installe près de Toulouse. Enfance dans le Bar des Amis, le café familial sur la route de Narbonne. Observatoire sociologique précieux. Tapis de cartes Cinzano. Le «rejeton du bistrot» côtoie charnellement les ouvriers et réfugiés politiques espagnols. Vaccination à vie contre les mythologies prolétariennes. Au comptoir, Pierrot, le résistant communiste flingueur conduit gratis son patron le dimanche au champ de courses. Sensible au «mépris social», il n'a pas signé la pétition pro-intelligence des Inrockuptibles. En 1960, la mort précoce de son père le plonge dans une «méditation morbide» qui lui épargne, affirme-t-il, «les conflits de l'adolescence».
La mère reprend péniblement le café. Elle sera contrainte de faire des ménages pour assurer son minimum retraite. Lui entre dans le tourbillon parisien, étudiant et militant en 1966. Il rencontre sa femme, Sophie, avec laquelle il vit toujours, dans le XIe arrondissement de Paris. Et tous les acteurs de sa génération. Second rôle sensible, antihéros récurrent, il ne veut crânement pas sortir de l'utopie. Sa vision du monde reste clairement partagée. Certains diraient rigide. «Il y a un désir de ne pas se rendre, c'est sûr...», confesse-t-il. Mais,«Entre ceux qui prennent des coups sur la gueule et ceux qui en donnent, la frontière est tout de même facile à définir, non ?».
(1) Une lente impatience, Stock.
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PS : Je me souviens de Daniel ,assistant dans les années 70, aux réunions du Comité rouge ORTF , artistes, comédiens, réalisateurs et techniciens du cinéma...un intello pédagogue et très chaleureux.Nous allions ensuite, lui et sa "vache" prendre un dernier verre du côté de République...
Adieu Bensa !
Jema
Mort de notre camarade Daniel Bensaïd
Gravement malade depuis plusieurs mois, notre camarade Daniel Bensaïd est décédé ce matin.
Militant révolutionnaire depuis l’adolescence, il avait été l’un des fondateurs de la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire) en 1966 puis l’un des animateurs du Mouvement du 22 Mars et l’un
des acteurs du mouvement de Mai 68 avant de participer à la création de la Ligue Communiste, en avril 1969.
Daniel Bensaïd a été longtemps membre de la direction de la LCR. Engagé dans tous les combats internationalistes, il a aussi été l’un des principaux dirigeants de la Quatrième Internationale.
Il avait activement participé à la création du NPA.
Philosophe, enseignant à l’Université de Paris VIII, il a publié de très nombreux ouvrages de philosophie ou de débat politique, animé les revues Critique Communiste et ContreTemps, participé
activement à la création de à la Fondation Louise Michel et mené sans concession le combat des idées, inspiré par la défense d’un marxisme ouvert, non dogmatique.
Les obsèques se dérouleront dans l'intimité.
Le NPA organisera une soirée d’hommage militant le samedi 23 janvier prochain à Paris.
Cet après midi mardi 12 janvier à 15h et demain mercredi 13 à la même heure, Daniel Mermet rediffuse son émission "Là bas si j'y suis" consacrée à Daniel
Bensaïd autour de son ouvrage "La lente impatience".
NPA - Montreuil, le 12 janvier 2010
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Puissances du communisme (par Daniel Bensaïd)
Ce texte, probablement un des derniers que Daniel ait écrit, fait partie du dossier du dernier numéro de la revue Contretemps dont il était un des 3 directeurs de publication, consacré à la question du communisme ("De quoi le communisme est il le nom ?") en lien avec le colloque du même nom organisé les 22 et 23 janvier à l'université de Paris 8, colloque auquel Daniel tenait beaucoup....et auquel nous vous convions...
Dans un article de 1843 sur« les progrès de la réforme sociale sur le continent », le jeune Engels (tout juste vingt ans) voyait le communisme comme « une conclusion nécessaire que l'on est bien obligé de tirer à partir des conditions générales de la civilisation moderne ». Un communisme logique en somme, produit de la révolution de 1830, où les ouvriers «retournèrent aux sources vives et à l'étude de la grande révolution et s'emparèrent vivement du communisme de Babeuf ».
Pour le jeune Marx, en revanche, ce communisme n'était encore qu'« une abstraction dogmatique », une «manifestation originale du principe de l'humanisme ». Le prolétariat naissant s'était« jeté dans les bras des doctrinaires de son émancipation », des «sectes socialistes », et des esprits confus qui «divaguent en humanistes» sur « le millenium de la fraternité universelle» comme «abolition imaginaire des rapports de classe ». Avant 1848, ce communisme spectral, sans programme précis, hantait donc l'air du temps sous les formes « mal dégrossies» de sectes égalitaires ou de rêveries icariennes.
Déjà, le dépassement de l'athéisme abstrait impliquait pourtant un nouveau matérialisme social qui n'était autre que le communisme: « De même que l'athéisme, en tant que négation de Dieu, est le développement de l'humanisme théorique, de même le communisme, en tant que négation de la propriété privée, est la revendication de la vie humaine véritable. » Loin de tout anticléricalisme vulgaire, ce communisme était« le développement d'un humanisme pratique », pour lequel il ne s'agissait plus seulement de combattre l'aliénation religieuse, mais l'aliénation et la misère sociales réelles d'où naît le besoin de religion.
De l'expérience fondatrice de 1848 à celle de la Commune, le «mouvement réel» tendant à abolir l'ordre établi prit forme et force, dissipant les «marottes sectaires» et tournant en ridicule «le ton d'oracle de l'infaillibilité scientifique ». Autrement dit, le communisme, qui fut d'abord un état d'esprit ou «un communisme philosophique », trouvait sa forme politique. En un quart de siècle, il accomplit sa mue: de ses modes d'apparition philosophiques et utopiques, à la forme politique enfin trouvée de l'émancipation.
1.Les mots de l'émancipation ne sont pas sortis indemnes des tourments du siècle passé. On peut en dire, comme des animaux de la fable, qu'ils n'en sont pas
tous morts, mais que tous ont été gravement frappés. Socialisme, révolution, anarchie même, ne se portent guère mieux que communisme. Le socialisme a trempé dans l'assassinat de Karl
Liebknecht et Rosa Luxemburg, dans les guerres coloniales et les collaborations gouvernementales au point de perdre tout contenu à mesure qu'il gagnait en extension.
Une campagne idéologique méthodique est parvenue à identifier aux yeux de beaucoup la révolution à la violence et à la terreur. Mais, de tous les mots hier porteurs de grandes promesses et de rêves vers l'avant, celui de communisme a subi le plus de dommages du fait de sa capture par la raison bureaucratique d'Etat et de son asservissement à une entreprise totalitaire. La question reste cependant de savoir si, de tous ces mots blessés, il en est qui valent la peine d'être réparés et remis en mouvement.
2. Il est nécessaire pour cela de penser ce qu'il est advenu du communisme au xx· siècle. Le mot et la chose ne sauraient rester hors du temps et des épreuves historiques auxquelles ils ont été soumis. L'usage massif du titre communiste pour désigner l'Etat libéral autoritaire chinois pèsera longtemps beaucoup plus lourd, aux yeux du plus grand nombre, que les fragiles repousses théoriques et expérimentales d'une hypothèse communiste. La tentation de se soustraire à un inventaire historique critique conduirait à réduire l'idée communiste à des « invariants» atemporels, à en faire un synonyme des idées indéterminées de justice ou d'émancipation, et non la forme spécifique de l'émancipation à l'époque de la domination capitaliste. Le mot perd alors en précision politique ce qu'il gagne en extension éthique ou philosophique.
Une des questions cruciales est de savoir si le despotisme bureaucratique est la continuation légitime de la révolution d'Octobre ou le fruit d'une contre-révolution bureaucratique, attestée non seulement par les procès, les purges, les déportations massives, mais par les bouleversements des années trente dans la société et dans l'appareil d'Etat soviétique.
3. On n'invente pas un nouveau lexique par décret. Le vocabulaire se forme dans la durée, à travers usages et expériences. Céder à l'identification du communisme avec la dictature totalitaire stalinienne, ce serait capituler devant les vainqueurs provisoires, confondre la révolution et la contrerévolution bureaucratique, et forclore ainsi le chapitre des bifurcations seul ouvert à l'espérance. Et ce serait commettre une irréparable injustice envers les vaincus, tous ceux et celles, anonymes ou non, qui ont vécu passionnément l'idée communiste et qui l'ont fait vivre contre ses caricatures et ses contrefaçons. Honte à ceux qui cessèrent d'être communistes en cessant d'être staliniens et qui ne furent communistes qu'aussi longtemps qu'ils furent staliniens !
4. De toutes les façons de nommer «l'autre », nécessaire et possible, de l'immonde capitalisme, le mot communisme est celui qui conserve le plus de sens historique et de charge programmatique explosive. C'est celui qui évoque le mieux le commun du partage et de l'égalité, la mise en commun du pouvoir, la solidarité opposable au calcul égoïste et à la concurrence généralisée, la défense des biens communs de l'humanité, naturels et culturels, l'extension d'un domaine de gratuité (démarchandisation) des services aux biens de première nécessité, contre la prédation généralisée et la privatisation du monde.
5. C'est aussi le nom d'une autre mesure de la richesse sociale que celle de la loi de la valeur et de l'évaluation marchande. la concurrence «libre et non faussée» repose sur «le vol du temps de travail d'autrui». Elle prétend quantifier l'inquantifiable et réduire à sa misérable commune mesure par le temps de travail abstrait l'incommensurable rapport de l'espèce humaine aux conditions naturelles de sa reproduction. Le communisme est le nom d'un autre critère de richesse, d'un développement écologique qualitativement différent de la course quantitative à la croissance. La logique de l'accumulation du capital exige non seulement la production pour le profit, et non pour les besoins sociaux, mais aussi « la production de nouvelle consommation », l'élargissement constant du cercle de la consommation « par la création de nouveaux besoins et par la création de nouvelles valeurs d'usage» : d'où «l'exploitation de la nature entière» et «l'exploitation de la terre en tous sens». Cette demesure dévastatrice du capital fonde l'actualite d'un éco-communisme radical.
6. La question du communisme, c'est d'abord, dans le Manifeste communiste, celle de la propriété: « Les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique: suppression de la propriété privée» des moyens de production et d'échange, à ne pas confondre avec la propriété individuelle des biens d'usage. Dans «tous les mouvements », ils « mettent en avant la question de la propriété, à quelque degré d' évolution qu'elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement». Sur les dix points qui concluent le premier chapitre, sept concernent en effet les formes de propriété: l'expropriation de la propriété foncière et l'affectation de la rente foncière aux dépenses de l'Etat; l'instauration d'une fiscalité fortement progressive; la suppression de l'héritage des moyens de production et d'échange; la confiscation des biens des émigrés rebelles; la centralisation du crédit dans une banque publique; la socialisation des moyens de transport et la mise en place d'une éducation pu,blique et gratuite pour tous; la création de manufactures nationales et le défrichage des terres incultes.
Ces mesures tendent toutes à établir le contrôle de la démocratie politique sur l'économie, le primat du bien commun sur l'intérêt égoïste, de l'espace public sur l'espace privé. Il ne s'agit pas d'abolir toute forme de propriété, mais « la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise », « le mode d'appropriation» fondé sur l'exploitation des uns par les autres.
7. Entre deux droits, celui des propriétaires à s'approprier les biens
communs, et celui des dépossédés à l'existence, «c'est la force qui tranche », dit Marx. Toute l'histoire moderne de la lutte des classes, de la guerre des paysans en Allemagne aux révolutions sociales du siècle dernier, en passant par les révolutions anglaise et française, est l'histoire de ce conflit. Il se résout par l'émergence d'une légitimité opposable à la légalité des dominants.
Comme «forme politique enfin trouvée de l'émancipation », comme «abolition» du pouvoir d'Etat, comme accomplissement de la République sociale, la Commune illustre l'émergence de cette légitimité nouvelle. Son expérience a inspiré les formes d'auto-organisation et d'autogestion populaires apparues dans les crises révolutionnaires: conseils ouvriers, soviets, comités de milices, cordons industriels, associations de voisins, communes agraires, qui tendent à déprofessionaliser la politique, à modifier la division sociale du travail, à créer les conditions du dépérissement de l'Etat en tant que corps bureaucratique séparé.
8. Sous le règne du capital, tout progrès apparent a sa contrepartie de régression et de destruction. Il ne consiste in fine «qu'à changer la forme de l'asservissement ». Le communisme exige une autre idée et d'autres critères que ceux du rendement et de la rentabilité monétaire. A commencer par la réduction drastique du temps de travail contraint et le changement de la notion même de travail: il ne saurait y avoir d'épanouissement individuel dans le loisir ou le «temps libre» aussi longtemps que le travailleur reste aliéné et mutilé au travail. La perspective communiste exige aussi un changement radical du rapport entre l'homme et la femme : l'expérience du rapport entre les genres est la première expérience de l'altérité, et aussi longtemps que subsistera ce rapport d'oppression; tout être différent, par sa culture, sa couleur, ou son orientation sexuelle, sera victime de formes de discrimination et de domination. Le progrès authentique réside enfin dans le développement et la différenciation de besoins dont la combinaison originale fasse de chacun et chacune un être unique, dont la singularité contribue à l'enrichissement de l'espèce.
9. Le Manifeste conçoit le communisme comme «une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Il apparaît ainsi comme la maxime d'un libre épanouissement individuel qu'on ne saurait confondre, ni avec les mirages d'un individualisme sans individualité soumis au conformisme publicitaire, ni avec l'égalitarisme grossier d'un socialisme de caserne. Le développement des besoins et des capacités singuliers de chacun et de chacune contribue au développement universel de l'espèce humaine. Réciproquement, le libre développement de chacun et de chacune implique le libre développement de tous, car l'émancipation n'est pas un plaisir solitaire.
10. Le communisme n'est pas une idée pure, ni un modèle doctrinaire de société. Il n'est pas le nom d'un régime étatique, ni celui d'un nouveau mode de production. Il est celui du mouvement qui, en permanence, dépasse/supprime l'ordre établi. Mais il est aussi le but qui, surgi de ce mouvement, l'oriente et permet, à l'encontre des politiques sans principe, des actions sans suites, des improvisations au jour le jour, de déterminer ce qui rapproche du but et ce qui en éloigne. A ce titre, il est, non pas une connaissance scientifique du but et du chemin, mais une hypothèse stratégique régulatrice. Il nomme, indissociablement, le rêve irréductible d'un autre monde de justice, d'égalité et de solidarité; le mouvement permanent qui vise à renverser l'ordre existant à l'époque du capitalisme; et l'hypothèse qui oriente ce mouvement vers un changement radical des rapports de propriété et de pouvoir, à distance des accommodements avec un moindre mal qui serait le plus court chemin vers le pire.
11. La crise, sociale, économique, écologique, et morale d'un capitalisme qui ne repousse plus ses propres limites qu'au prix d'une démesure et d'une déraison croissantes, menaçant à la fois l'espèce et la planète, remet à l'ordre du jour «l'actualité d'un communisme radical» qu'invoqua Benjamin face la montée des périls de l'entre-deux guerres.